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 Soif de justice
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- Entrez mon cher juge.

Gorbecque s'exécuta avec appréhension. On ne pénétrait jamais innocemment dans cette vaste salle du palais, d'où le procureur général Désessins exerçait son empire sur la justice régionale, d'une voix suffisamment forcée pour qu'elle fût entendue jusqu'à Paris. La greffière avait déserté la place qui lui était réservée lors des auditions. L'entretien serait donc confidentiel, ce qui n'était pas de nature à rassurer le juge Gorbecque.

- Bonjour. Je vous en prie, asseyez-vous, si vous autorisez un humble magistrat du parquet à faire une telle proposition à un confrère du siège.

La plaisanterie était passablement usée et, un instant, le juge essaya de deviner ce qu'elle présageait. Comme celle d'un personnage du « silence de la mer », la canaillerie de Désessins était si évidemment native qu'elle en devenait ingénue. En d'autres temps, Gorbecque l'aurait bien vu en officier versé dans l'intendance, prêt à faire son beurre, quitte à le vendre à l'occupant.

La plaisanterie, lestée d'une fausse modestie déplacée, annonçait-elle une réprimande, une amicale pression pour infléchir le déroulement d'un dossier suivi par le juge, une simple demande de service, petit ou gros ? Des ennuis à coup sûr.

Gorbecque avisa les trois fauteuils qui faisaient face à l'imposant bureau du procureur. Depuis toujours, il espérait trouver l'énergie d'aller s'installer dans le plus éloigné de la place que l'on occupait en entrant dans la pièce. Ce fauteuil était situé à la gauche de son vis-à-vis. Réussir à s'y asseoir aurait constitué une petite victoire. Mais il s'arrêta à celui du milieu. Il était vraiment trop difficile de se positionner clairement devant un tel homme, qui était à présent autant de droite qu'il avait appartenu au camp adverse lorsque ce dernier était aux affaires.

Désessins s'y entendait pour mettre ses interlocuteurs mal à l'aise et faire vaciller leurs repères. En mal de latéralité, Gorbecque sentit son corps s'enfoncer dans le confort mou du fauteuil. En face, le procureur pouvait le regarder de haut et le tenir à bonne distance. Fort de cet avantage, il se lança immédiatement dans le vif du sujet.

- Mon cher juge, les temps sont difficiles. Cette horrible affaire cause un terrible préjudice et plonge la justice dans la tourmente.

- N'exagérons rien, l'interrompit Gorbecque. Le besoin de justice est inextinguible et la magistrature s'est déjà sortie de crises bien plus graves.

- Je reconnais bien là votre propension à tout historialiser. Il n'en demeure pas moins que nous sommes confrontés à un déferlement d'attaques contre notre institution. C'est catastrophique.


En son for intérieur, Gorbecque ne put s'empêcher d'en convenir. Il ne connaissait pas bien le dossier du procès d'Outreau et se méfiait trop des propos rapportés. Il lui semblait que la procédure légale avait en tout point été observée. Néanmoins, on venait de frôler l'erreur judiciaire à grande échelle. Le strict respect de la loi en matière d'instruction ne garantissait pas en fin de compte l'établissement de la vérité, irréfutable au regard des faits. Ce triste constat, le juge l'avait dressé depuis longtemps déjà, à l'époque où son ami Jules Bernier avait dû instruire des poursuites engagées contre un professeur, accusé par trois de ses élèves adolescentes de conduites équivoques. Le pauvre homme n'avait pas survécu à une telle mise en cause. Sa fille l'avait retrouvé pendu. Dans ce geste désespéré, Bernier avait eu la classe de ne pas chercher le moindre aveu d'outre-tombe. Il s'était simplement laissé envahir par un inconsolable chagrin de culpabilité. Peu après le drame, les accusatrices s'étaient rétractées et ce brusque rebondissement dans une affaire « classée » avait été fatal à sa vocation. De quelques années l'aîné de Gorbecque, Jules avait fait valoir ses droits à une retraite somme toute méritée. Depuis, il cultivait son jardin, cherchant dans la patiente récolte des asperges un palliatif à ses insomnies. À son insu et sans le moindre hommage, la magistrature avait perdu l'un de ses grands serviteurs, malheureusement sans bénéfice aucun pour l'art horticole.


Au fur et à mesure que Désessins poursuivait son monologue, le vif du sujet devenait obscur. Le procureur évoqua successivement la commission d'enquête parlementaire, les difficultés de fonctionnement de la justice et les rivalités stériles qui minaient le partenariat entre les différents services de l'État chargés de l'application de la loi. Dans le flou quant à l'objet véritable de cet entretien, Gorbecque osa interrompre cette longue digression.

- Monsieur le procureur général, ne croyez-vous pas que nous payons au prix fort la "judiciarisation" de notre société, si vous m'autorisez le recours à cet affreux néologisme ? Nos contemporains agissent tels de modernes Perrin Dandin. Tout différend leur est prétexte à ester en justice, avec l'espoir de voir la partie adverse chargée de tous les torts. Un temps, le cérémonial mystique des tribunaux et la méconnaissance de leurs arcanes ont permis de faire illusion. La nouveauté a ses attraits. Mais à terme une cohorte d'insatisfaits s'est constituée. Pour les vainqueurs, les sentences ne sont jamais assez lourdes, pour les perdants, elles relèvent de l'iniquité. Chez tous, le magistrat apparaît comme partial. Quand bien même l'aurait-il été dans le cas d'Outreau comme on est en droit de le supposer, cela n'arrangerait rien...

- Peut-être, quoiqu'il y aurait beaucoup à redire de cette version de l'américanisation de notre vieille Europe, que vous désirez me servir sous des atours raciniens. La comédie ne sied pas aux tragédiens. Mais l'essentiel ne réside pas là. Il est impératif que nous reprenions la main. Vous souvenez-vous de cette idée qui avait germé durant nos discussions, il y a quelques années ? En matière de délinquance des mineurs et de leur réinsertion, nous étions parvenus à la conclusion qu'il était nécessaire de "changer de braquet". Je vous cède volontiers la métaphore sportive, sachant combien pour vous elle représente un argument ultime et inattaquable.


Le vif du sujet pointait enfin le bout de son nez. Ces discussions, Gorbecque ne les avait pas oubliées, mais il jugeait plutôt étonnant que Désessins s'en soit souvenu. Quand ils avaient abordé la question de façon informelle, le procureur lui avait donné l'impression de traiter avec dédain les banales réflexions que lui inspirait la lente et inéluctable dégradation du parcours de ces jeunes, jalonné d'abandons, de rebellions et de répressions.

- Je ne doute pas de votre honnêteté foncière, mais convenez, Gorbecque, que vos propos trahissent le contemplatif qui sommeille en vous. En matière de justice, comme en toute chose d'ailleurs, l'heure est à l'action et aux résultats tangibles. Votre idée n'est pas réaliste. Confier ces jeunes délinquants à des personnes bien installées dans la vie, pour restaurer en eux le goût de se surpasser est une utopie. Du reste, une utopie fort onéreuse dont les effets positifs ne sont nullement garantis.

La crise devait être profonde pour qu'aussi soudainement, Désessins ait fait volte-face et se soit montré réceptif à des suggestions qu'il avait jusque là tournées en dérision.


Le procureur annonça fièrement qu'il s'en était ouvert en haut lieu. L'expression en "haut lieu" désignait dans sa bouche le premier cercle de l'Hôtel de Bourvallais, voire le ministre en personne.

- Mon avis a reçu le meilleur accueil et l'on m'a demandé de rédiger le projet que voici, triompha Désessins en tendant à son interlocuteur un dossier somptueusement relié.

Le titre ronflait au centre de la couverture : "Redresse la tête". Le nom du procureur, ses états de service et la date en ornaient l'en-tête. Gorbecque feuilleta ce dossier à la présentation aérée, une jolie synthèse d'à peine une dizaine de pages. La table des matières, placée au début, indiquait qu'il ne s'agissait pas là de l'oeuvre d'un contemplatif. Par souci de lisibilité, la pagination était accompagnée de références redondantes au titre et, surtout, à l'auteur.

Gorbecque songea qu'à son inverse, le procureur général n'entrait pas dans la catégorie des dilettantes auxquels on peut chaparder une idée en toute impunité.


- Le feu vert ne saurait tarder. Ensuite, je me propose de réunir une commission pour lancer l'opération. Je compte sur vous pour en être, Gorbecque.

- Mais, Monsieur le procureur, vous savez comme moi que je suis entré dans la dernière ligne droite. Il ne me reste que cinq mois à accomplir...

- Je vous en prie, cet argument ne tient pas avec moi. Vous n'ignorez pas que je suis plus âgé que vous, ni tout le mal que je pense de votre désertion.

Le juge s'abstint de rétorquer que, de toute évidence, l'intendance conservait mieux qu'une longue présence au front. Désessins prenait ses propres risques et rien n'assurait que les balles perdues de la Place Vendôme n'étaient pas plus dangereuses pour un esprit carriériste que ces maux qu'une conscience exacerbée faisait, à sa propre personne, endurer.


En prononçant les mots d'usage pour réclamer un délai de réflexion, Gorbecque savait qu'il venait d'accepter.

*

* *


Christophe Chevallier ne se sentait absolument pas dans son élément dans le luxueux salon de la préfecture, où le représentant de l'État était venu en personne porter sur les fonds baptismaux le groupe de pilotage du projet « Soif de justice ». Puis le préfet s'était vite éclipsé afin de laisser ce brillant aréopage travailler à sa guise, sous la férule de Monsieur le procureur général.

En « haut lieu », le projet avait reçu la validation que l'entregent de Désessins permettait d'escompter. Seul l'intitulé avait été modifié ; le caractère impératif et polysémique de « Redresse la tête » aurait pu prêter à confusion. La connotation « redressement, dressage » était trop contradictoire avec la générosité de ce programme de réinsertion « exemplaire », selon la formule employée par la cellule communication du ministère de la justice. Gorbecque aurait volontiers goûté le plaisir d'entendre la voix suave et néanmoins directive de la sémillante Mademoiselle Rondepierre, perle incontestée du cabinet du garde des sceaux, l'expliquer à Désessins. Ce dernier avait illico fait sienne l'appellation retenue, qui ne souffrait pas un tel reproche et augurait une connivence bienvenue, sinon avec les jeunes délinquants à assagir, du moins avec l'opinion publique.

Ayant réglé leur rythme sur celui du préfet, les journalistes locaux n'avaient pas traîné pour prendre quelques notes et des clichés de l'assistance. Le dossier, qu'on leur avait d'emblée remis, ne serait distribué aux participants qu'en fin de réunion afin de ne pas dissiper leur attention. L'information figurerait le lendemain en une des quotidiens régionaux. Cette entrée en matière d'une tonitruante confidentialité s'avèrerait un excellent tremplin pour atteindre ultérieurement les media nationaux, autant que de besoin.


Christophe vivait à des années-lumière de cette agitation, des manœuvres habiles pour investir la devanture des kiosques à journaux et du décorum afférent. Il lui semblait que le vieil adage qui dictait son existence, « pour vivre heureux, vivons cachés », trouvait ici un sérieux démenti. Obtenir quelques lignes pour annoncer ou rendre compte de l'une de ses expositions relevait habituellement de l'exploit. Dans la famille « cherchez l'intrus », il n'aurait pas déparé tant sa présence au sein de cette auguste assemblée lui semblait incongrue. Le rituel tour de table pour permettre aux personnes de se présenter avait été trop rapide pour qu'il se souvienne des noms et qualités de la quinzaine de participants. Par contre, il n'était pas prêt d'oublier le pavé qu'il avait jeté dans la mare lorsque son tour était venu : « Christophe Chevallier, artiste plasticien ». En bon maître de cérémonie, Désessins s'était précipité à sa rescousse : « Monsieur Chevallier est un protégé du juge Gorbecque ; il est pressenti pour être l'un des accompagnateurs référents, qui seront les chevilles ouvrières de notre beau projet ».

Voilà une aide dont Christophe se serait volontiers dispensé et qui l'avait amené à prendre la pose de l'auditeur concentré, trop occupé à s'abreuver de la parole des autres pour oser la prendre. Bâiller la bouche close, somnoler les yeux grand ouverts étaient des compétences qu'il avait acquises au cours d'une existence professionnelle antérieure, dans le monde de la finance. À 39 ans, l'abus de tabac avait joué un vilain tour à des poumons, génétiquement fragiles : opérations, convalescence en sanatorium, suffisamment longue pour achever la transition d'un rythme échevelé, digne de ceux du préfet et de ses amis journalistes, à la lente maturation de la création artistique. Durant sa cure, il s'était mis à peindre, d'abord pour échapper à l'ennui de la solitude savoyarde, ensuite par passion. Ce bonheur nouveau lui avait été fort utile lorsqu'il avait fallu mettre un terme à sa liaison avec la banque Tartempion, à la demande expresse de l'intéressée. En ce temps-là, on vous larguait encore avec un minimum de remords, des indemnités substantielles en guise d'indulgence, un fameux viatique pour envisager avec optimisme une inédite vie d'artiste. Dix années, délicieusement grisantes, s'étaient écoulées depuis et, par chance, Christophe vendait correctement ses tableaux. Il avait même élargi sa palette, en s'adonnant à la construction de bateaux en modèles réduits. Ses voiliers, magnifiques au demeurant, avaient trouvé preneurs dans les innombrables écomusées qui s'attachaient, en tout bien tout honneur, à maintenir aux abords du littoral l'attrait, sans cesse régénéré pour la marine à voile et à vapeur.

Par sa femme, Gorbecque figurait au rang de ses bons clients à la mode de Bretagne. Celle-là avait pris une option sur une série de toiles récentes, qui n'attendaient plus pour quitter l'atelier de Christophe qu'un trésorier payeur général soulage la dette publique d'une part infime, due à un honnête couple de magistrats que seule la prévoyance d'un époux, aux goûts simples et à l'âme particulièrement économe, maintenait à l'abri du besoin.

Christophe se sentait doublement redevable, à Madame Gorbecque artistiquement parlant, et, financièrement, envers son mari. Moins expansif, celui-ci ne devait cependant pas totalement détester ses productions. Il lui avait donc été impossible de rejeter la proposition de participer à ce projet de haute portée morale, dont le procureur général déclinait maintenant le contenu avec le support d'un diaporama PowerPoint du plus bel effet.

- Vous pouvez passer à l'écran suivant, Geneviève...


La traditionnelle feuille d'émargement arriva alors fort à propos devant Christophe. Il allait jouir de l'opportunité d'associer tous les visages à des noms et à de prestigieux métiers.

Outre Geneviève, dont le procureur par goujaterie ne semblait pas faire grand cas et qui, en conséquence, n'avait pas estimé utile d'inscrire son nom sur la liste, l'assistance ne comptait que deux femmes. L'une représentait l'Aide Sociale à l'Enfance ; l'autre, très élégante, était la présidente de l'association « Justiberté ». Le contexte rendait aisé le décryptage du premier élément de cet abscons mot-valise. Le second, quant à lui, réclamait davantage de sagacité pour se laisser deviner.

À l'instar de la justice qui avait mobilisé son procureur général, l'un de ses juges les plus réputés et le directeur de la PJJ flanqué d'un éducateur, la virilité ambiante ne se composait pas de menu fretin.

Du côté des « élus », il y avait un conseiller général chargé des affaires sociales dans l'exécutif départemental et l'adjoint à la Jeunesse de la capitale régionale, auquel Désessins décernait du « Monsieur le Député-maire » dans l'unique but de s'entendre répondre : « Non pas, simplement son représentant ». Dotés de prescience, les électeurs avaient bien servi les desseins du procureur. L'un appartenait au parti majoritaire, l'autre au principal parti de l'opposition parlementaire, sans que leurs tenues vestimentaires, savamment décontractées et portant la griffe des meilleures maisons, permît de les distinguer vraiment. Paradoxalement, cette séance de travail ne comportait pour eux aucun enjeu. Une présence polie et ostensible, une intervention au bon moment -surtout veiller à ne pas indisposer la présidente de Justiberté, tellement imprévisible et à la capacité de nuisance en état de veille permanent-, le tour serait joué.

Côté institutionnel, le rectorat avait dépêché deux responsables de haut rang, un pédagogue et un administratif. Désessins ne craignait pas leurs écarts. Une simple apostrophe à leur adresse - « et qu'en pensent les acteurs de terrain ? » - les comblerait d'aise autant qu'elle aviverait les rancœurs à l'égard de l'éducation nationale, accumulées par tous les autres au long de leurs vies publique et privée. 

Un pédopsychiatre intimidant apportait une caution scientifique à l'entreprise. Pour sa part, le directeur de la sécurité publique -une relation utile en cas d'amende, pensa Christophe- garantissait que l'ordre régnerait, comme s'il eût pu en être autrement dans une réunion placée sous l'autorité de Désessins.


Celui-ci terminait son propos liminaire, lorsque Christophe apposa son paraphe sur la feuille d'émargement avant de la tendre à Gorbecque, son proche voisin. Dans le relevé de conclusions transmis le soir même à l'ensemble des participants, cette brillante introduction de 15 minutes n'occuperait qu'une ligne : « Monsieur le procureur général Désessins présente le projet (confer document joint) ».

Le choix d'acheminer le compte rendu par voie postale résulterait de la méfiance intrinsèque du procureur à l'égard de « cette soi-disant messagerie électronique, peu scrupuleuse en matière de respect du secret professionnel ». Pour les fuites et les ballons d'essai, le concours de la présidente de Justiberté lui paraissait plus sûr, d'autant qu'il serait involontaire et, donc, propice à toutes les formes de démentis ou de « no comment » appropriés aux événements.


Le compte rendu n'aurait pourtant rien du brûlot. Dans un souci consensuel, une habile rédaction aurait expurgé toute mention aux joutes oratoires auxquelles s'étaient livrés les principaux participants. De son poste privilégié d'observateur, Christophe avait cru remarquer une constante argumentaire dans ces échanges à fleurets mouchetés : les assauts s'avéraient d'autant plus efficaces qu'ils exprimaient ce que l'autre faisait mal plutôt que ce que l'on aurait pu réussir par soi-même. Au final, le « partenariat », dont tous se gargarisaient, ça ressemblait étrangement à la vie de couple, à savoir comment ne pas accomplir ensemble ce que que l'on aurait parfaitement réalisé seul. Les délices charnels en moins, car au sein du groupe de pilotage l'atmosphère studieuse et l'absence de parité n'incitaient guère à la gaudriole.

Rapidement, il n'échappa à personne que la partie se gagnerait au prix d'un solide jeu de fond de court. Chaque montée au filet mal préparée se payait cash. Le passing shoot fusait, imparable. Désessins jubilait dans son rôle d'arbitre, crucifiant le perdant d'un « inutile de dauber ». À ce train-là, l'éducateur de la PJJ, un adepte de la « pédagogie de papa » au dire des spécialistes, et la présidente de Justiberté, que son statut prédisposait à revendiquer indûment la défense intransigeante des victimes, allaient repartir rassasiés.


Mais le compte rendu se voudrait résolument constructif. Le profil de « l'accompagnateur référent » y serait décrit à grands traits : plutôt un homme (selon les prescriptions du psychiatre), engagé dans une activité créatrice susceptible d'accrocher le mineur en voie de rédemption ; capable de se montrer exigeant envers le jeune, tout en étant bienveillant. Un bon niveau d'études et une certaine aisance matérielle permettant d'offrir de bonnes conditions d'hébergement constitueraient également des critères appréciables.

Christophe se demandait pourquoi Gorbecque le croyait doté de toutes ces qualités. Il se rassura en remarquant qu'il ne remplissait pas la condition importante relative à « l'équilibre familial », sauf à croire que le célibat témoignait d'un modèle de stabilité domestique, sinon affective.


Dans le compte rendu, l'image du jeune, l'autre premier rôle du projet, demeurerait nettement plus opaque.

Fixer une limite d'âge avait dégénéré en un débat obscène, aux yeux de Christophe. La notion de « récupérable » et, implicitement, son hideux contraire (« irrécupérable ») en avaient constitué le fil rouge. Les « progressistes » avaient réussi à pousser le bouchon jusqu'à l'âge fatidique de 15 ans.

Le projet individuel serait fondé sur un contrat. Le jeune serait associé à la définition des objectifs visés, regroupés en trois grandes rubriques : comportement, scolarité dans le cadre d'un dispositif relais et « acquisition d'un talent ». L'innovation résidait évidemment dans ce dernier point.

Pour chaque jeune, le projet s'étalerait « au maximum sur six mois, segmentés en périodes de deux mois, éventuellement reconductibles à deux reprises ». À chaque échéance, une évaluation permettrait d'enregistrer les progrès appelés des vœux de chacun. Un suivi médical régulier, supervisé par le pédopsychiatre, et l'interface assurée par la PJJ entre tous les acteurs serviraient d'alerte en cas de crise inopinée.

Le directeur de la sécurité veillerait à ce que les gendarmes entourent le projet d'une attention vigilante et lointaine. Comme dans la chanson, il ne serait jamais trop tard pour recourir aux carabiniers, toujours bien avisés, pour coller des affiches sur les carreaux cassés.

Le compte rendu stipulerait enfin qu'un budget prévisionnel serait promptement élaboré, conformément aux nouvelles règles de gestion des finances publiques. Une cagnotte conséquente serait conservée pour indemniser d'éventuels dégâts et compenser les pertes de temps que les référents seraient susceptibles de subir pendant l'accompagnement des jeunes.


La forme édulcorée du document ne tiendrait pas seulement au gommage de toutes les aspérités ayant pu révéler les oppositions larvées au sein du groupe. Christophe regretterait vivement de ne pas y trouver trace de l'intervention de Gorbecque. À croire que cette performance orale relevait exclusivement de l'art vivant, condamné à une grâce éphémère. De fait, seul un enregistrement aurait pu fidèlement restituer l'impact sur l'assistance, silencieuse et captivée par l'exposé du juge. Celui-ci s'y entendait pour jouer de la parole, alternant avec succès une diction rapide et une élocution plus lente pour asséner les arguments essentiels. Il savait aussi à bon escient adapter l'intensité de sa voix, tour à tour puissante et ridiculement légère au point d'obliger son auditoire à tendre l'oreille.

Christophe se serait inscrit en faux s'il avait eu connaissance de l'avis de Désessins, cherchant chez Racine une influence quelconque sur le goût pour la tragédie manifesté par Gorbecque. La référence à Corneille et à son classicisme subversif aurait assurément mieux convenu.

Christophe avait noté quelques formules :

- la toute puissance des enfants, paravent des parents contre les assauts externes à la famille nucléaire ;

- les ravages incidents causés par une vision manichéenne des individus, bons par essence au début de leur vie, mauvais ensuite et voués aux gémonies de l'âge adulte ;

- les affres de cette étape de l'existence, toujours plus longue vers le bas comme vers le haut et communément appelée jeunesse, où s'accomplit le passage « déritualisé » de l'innocence irresponsable à la responsabilité intégrale de soi-même, et même parfois des autres...

Délaissant l'alexandrin, le juge avait rendu le projet vivant pour tous, en faisant converger ses constats, que nul parmi l'assistance ne réfutait, vers un but ultime : apprendre continûment la responsabilité, en l'adaptant à l'âge de la personne. La notion de « talent », prêt à s'épanouir en chaque individu, était au centre de cette problématique, au sens où elle donnait la possibilité « d'agir, et sans doute un peu de vivre, pour de vrai ». Le projet « Soif de justice » s'adressait à des jeunes, ayant expérimenté leur première rencontre avec la responsabilité, sous la forme exceptionnelle et extrême de celle-ci : la responsabilité pénale, d'emblée submergée par son obscure sœur, la culpabilité. À propos de cette dernière, il parvint à glisser un mot sur « l'autorité parentale » qui, avec une acuité aiguë chez les mineurs défaillants, ne pouvait sans dommage trouver de substituts, pas plus d'ailleurs que l'amour du même nom.

- La peine accomplie, le projet visait à reprendre l'histoire du jeune en amont pour enfin laisser éclore en lui le talent ignoré, si tant est que cela fût encore possible, conclut le juge pour assortir l'ambition démesurée de l'objectif d'un soupçon de modestie réaliste.


Quitte à être déresponsabilisé, Christophe estima que le procureur avait choisi pour lui le meilleur des protecteurs. Les élus ne s'y trompèrent pas qui vinrent chaudement féliciter Gorbecque à la fin de la réunion. Pour Christophe, cet hommage du suffrage universel à l'intelligence et à la générosité avait quelque chose de rassurant.

Quant à Désessins, il ne pouvait que se réjouir de la présence d'un tel homme à ses côtés. Une nouvelle fois, le vieux lion avait rugi.

*

* *


Toufik Laouri dissimulait la jeunesse de ses quatorze ans finissants dans un corps d'adulte. De haute taille et large d'épaules, il s'était vite habitué au changement de sa morphologie. Il jouait à l'homme. Parler le moins possible, laisser opérer le charme, ou mieux la beauté de ses origines berbères, tout cela lui avait permis de séduire des filles plus âgées que lui et de savourer la joie d'un dépucelage précoce, à faire rager de jalousie son pote Farid. La frime !

La vie de grand prématuré n'avait pourtant pas que des avantages. Il se souvenait de l'année dernière, passée au collège de sa cité, égaré en 5ème avec ses douze mois de retard scolaire et des années d'avance sexuelle par rapport aux élèves de son ancienne classe. Un douloureux exil au milieu des gosses !

Avec la police, sa métamorphose n'avait également pas eu que du bon. Au jeu du chat et de la souris, on l'avait pris soudain au sérieux. Quelques larcins insignifiants, plusieurs bagarres et, surtout, des outrages réitérés à agents dans l'exercice de leurs fonctions et une tentative de rébellion (comme au foot, on ne gagne rien à s'en prendre à l'arbitre) lui avaient valu une entrée par le bas dans l'univers de la justice. La galère !

Ces rencontres musclées ne l'ayant visiblement pas calmé, on avait fini par le mener devant un vieux juge, Gorbecque, dont le commerce juridique n'incitait pas au galant badinage. Pour Toufik, il s'était ensuivi une décision de placement dans un centre fermé, ultime halte avant d'aller tâter de la détention dans le quartier des mineurs d'une maison d'arrêt.

Dans cet enclos protégé, mais insuffisamment protecteur au gré des riverains pétitionnant sans relâche pour obtenir le transfert de l'établissement en d'autres lieux d'autant mieux adaptés qu'ils seraient éloignés de chez eux, le jeune éphèbe apprenait les bonnes manières depuis bientôt cinq mois. Accessoirement, il bénéficiait d'une remise à niveau de ses acquis scolaires. L'un des éducateurs, Philippe Coignet, surnommé « le Spielberg du pauvre » par les habitants involontaires du foyer, l'initiait par ailleurs au 7ème art. Malheureusement, Toufik ne participerait pas jusqu'au bout à la réalisation du film d'animation dénonçant sur un mode humoristique les dangers de la vitesse au volant, réalisation dans laquelle il s'était engagé avec plusieurs de ses « codétenus ».

En début de semaine, on lui avait proposé un emploi de jeune délinquant repenti dans le projet « Soif de justice » et il avait misé, « pour voir » :

- Je vous jure que je ferai pas de conneries.


Bien à l'abri de cette promesse, il effectuait maintenant son grand retour au tribunal aux côtés de Philippe Coignet, en situation de « quasi-libéré sur parole ». Malgré la peine qui lui avait été infligée, la perspective de revoir le juge ne lui déplaisait pas. Il gardait un souvenir singulier du vieux bonhomme. Celui-ci différait radicalement de tous les autres protagonistes, croisés lors de ses démêlés avec le monde de la Loi.

Durant les audiences, Gorbecque avait toujours vouvoyé Toufik. Malgré les charges qui pesaient sur celui-ci, il ne s'était jamais départi de l'attitude respectueuse due au « présumé innocent » qui comparaissait devant lui. Toufik avait bien senti que ce respect envers la personne « TTC » (« Tricard Totalement Coupable ») n'était pas feint. Ce juge acceptait les silences des prévenus, mais se montrait particulièrement adroit pour leur tirer les vers du nez. Surtout, il savait les écouter pour les comprendre, à partir de leurs propres dires et non pas comme il les imaginait ou comme il aurait souhaité qu'ils fussent.

Avec leurs têtes de vainqueurs, les flics avaient le chic d'inventer leur vérité. Dans le cas de Toufik, ils ne s'étaient pas privés de charger « le mauvais garçon » jusqu'à plus soif... d'injustice.

- Vol, recel et trafic de téléphones portables. Tu vas morfler. Le juge pourrait te faire une petite faveur, si tu nous refilerais [sic] le nom de tes complices.


Donnant acte à Toufik qu'il ne faillirait pas, Gorbecque avait renoncé à lui soutirer des noms. Trahir ses compagnons était inenvisageable pour cet adolescent à la virilité naissante.

Délibérément, le juge était parti le débusquer ailleurs, sous un aspect tout aussi important pour Toufik. Le vieil homme connaissait vraiment les humains et le besoin vital qui pousse chacun à défendre des valeurs conformes à son être et à ses actes. Toufik n'était guère original dans ses choix éthiques, ce qui ne rendait pas moins virulentes ses certitudes, partagées avec tous ceux qui comptaient à ses yeux.

En usant d'une habile maïeutique prouvant que la justice des mineurs privilégiait encore les mesures éducatives sur la sanction, Gorbecque avait soumis à un sacré dilemme l'adolescent. D'une part, celui-ci justifiait ses actes délictueux par les discriminations dont il se sentait gravement victime, le racisme notamment. D'autre part, il avait admis que ses propres victimes étaient toujours ciblées, des Français dits de souche qu'il nommait « les Gaulois ».

Toufik n'avait rien entravé quand le juge avait déploré que l'on n'en avait pas fini de payer les conséquences de cette histoire inventée par la Troisième République pour incarner la France éternelle aux yeux de ses enfants, alors divisés par les traumatismes de la grande Révolution. Un instant, il avait cru que Gorbecque se parlait à lui-même et cela le lui avait rendu sympathique.

Nulle envie de voir là un quelconque signe de folie sénile. Car la suite, Toufik l'avait parfaitement comprise :

- Se pourrait-il que vous aussi agissiez de manière sélective, presque raciste au fond ?

Toufik considéra qu'il émanait de ce juge une force intellectuelle, semblable par nature à celle, sauvagement physique, de Farid. Ces deux forces résultaient d'une volonté inébranlable. Rien n'arrêtait plus son ami lorsqu'il était persuadé d'être dans son bon droit. Farid le téméraire ne craignait pas les plus âgés, ni leur apparente supériorité physique. Comme il n'abandonnait jamais, il était très difficile de le vaincre. Seul Toufik y était parvenu quand ils étaient petits. Mais à présent, il n'aurait pas sans crainte remis son titre en jeu. L'amitié l'en dispensait fort opportunément.

Eh bien, le juge semblait trempé du même métal. Pour préserver l'essentiel, Toufik était convaincu que cet homme se serait laissé hacher menu.


En pénétrant dans le bureau du juge, Toufik pensa qu'il faudrait lui dire que, pas plus que la dernière fois, il n'avait de réponse à fournir à la question. Cependant, cette dernière ne l'avait pas lâché et l'avait poursuivi tout au long de son séjour au centre éducatif fermé. De surcroît, il avait pu mesurer les bienfaits des soliloques, tant se parler à soi-même entretient la mémoire. En utilisant ce procédé qui lui aurait paru ridicule auparavant, il avait même réussi à apprendre des leçons scolaires, qui jusque là n'avaient jamais voulu entrer.


Gorbecque l'avait accueilli avec affabilité. Dans la pièce, il y avait un autre homme qui s'était levé pour les saluer, Coignet et lui.

- Christophe Chevallier, enchanté.

Ses acquis dans le domaine du langage intérieur avaient épargné à Toufik de se montrer insolent : « moi, c'est la flûte »...

Cela n'aurait servi à rien et puis la poignée de main était franche et le regard droit. À peine moins grand que Toufik, l'homme à l'allure svelte paraissait encore jeune, malgré sa chevelure poivre et sel. Trop vieux pour être un éducateur, trop simplement sapé pour être un homme de loi. Toufik manquait d'indices. Le pantalon à grosses côtes de velours, la chemise de bûcheron et les écrase-merde démodées lui rappelaient un peu Neuneuille, le prof de techno du collège. Baba cool un peu gonflant, mais pas méchant avec sa morale « faites l'amour, pas la guerre ».


Par bonheur, Philippe Coignet veillait : en lieu et place de Toufik, il déclina pour Christophe l'identité de l'adolescent et les renseignements qu'il jugeait utile de porter à sa connaissance.

Gorbecque l'interrompit pour expliquer la raison de la présence de Christophe, une personne volontaire pour accueillir un jeune. Le juge avait pensé à Toufik. Le deal sembla réglo à celui-ci. C'était comme pour l'Europe, « une décision à prendre à l'unanimité ». Philippe Coignet avala son chapeau lorsqu'il apprit que, sans avoir consulté la PJJ, ou plutôt sans avoir requis son précieux avis personnel, la justice avait déjà donné son accord. Le cinéaste célèbre, qui déjà perçait sous le Malaparte des chambrées, saurait rendre la monnaie de sa pièce à ce magistrat trop sûr de lui.

Toutefois, il jugea préférable de ronger son frein et, par prudence plus que par humilité, opta pour une attitude hostile à l'égard de Monsieur Chevallier. L'école de la rue donne un sixième sens pour sentir ces choses-là et Toufik ne fut pas long à le remarquer. Il ne comprit pas tous les reproches qui visaient son futur hôte. Avec ces jeunes (là il savait qu'on parlait de lui), Coignet expliquait qu'il était nécessaire d'être un professionnel, ayant reçu une solide formation.

- Un métier, finit-il par dire, ça ne s'improvise pas. Les amateurs, en dépit de toutes leurs bonnes intentions, peuvent produire des catastrophes.


Gorbecque buvait du petit lait. Ingénument, il annonça :

- Dire que le procureur Désessins pensait que votre talent artistique constitueraient un solide atout pour la réussite de notre projet.

Sans avoir la moindre idée sur ce que pouvait être ce Désessins, l'adolescent était pourtant sûr de ne pas s'être trompé. Vachement balèze, le vieux ; il avait du coffre. Échec et mat !

Toufik aurait été cependant étonné d'apprendre que Gorbecque n'avait pas voulu offenser Coignet, dont il appréciait l'allant et la sincérité de boy scout, toujours prêt à accomplir sa BA.

Le but était tout autre et le juge trouverait ultérieurement le moyen de restaurer le narcissisme de l'éducateur. Il était par contre évident que Christophe Chevallier se serait proprement fait jeter si le casting avait été confié au Spielberg du pauvre. Mais avec Toufik aux commandes, son amateurisme n'était pas forcément un handicap.


- Maintenant, s'adressa Gorbecque à Christophe et à Toufik en prenant son temps pour croiser intensément le regard de chacun, Monsieur Coignet et moi allons vous laisser. À notre retour dans une demi-heure, nous ne verrions que des avantages à ce que vous ayez ensemble arrêté une décision quant à la réception de Monsieur Laouri au domicile de Monsieur Chevallier.


Quand le juge et l'éducateur, vraisemblablement rasséréné et enfin souriant, revinrent, ils eurent la délicatesse de ne pas s'immiscer dans la confidentialité de l'entretien qui venait de se dérouler. Sans doute avaient-ils parlé d'art. Toufik avait dû se vanter de sa « nullité en dessin » et affronter le premier agacement de Christophe. Comme tous les foudres de guerre picturale, celui-ci refusait d'admettre qu'on se prétende dénué de dons artistiques. Il y avait là pour chacun un défi à relever afin de convaincre l'autre de son erreur.


Le oui l'avait emporté à l'unanimité et, pour la première fois de sa vie , Toufik avait l'impression que son avis avait compté à l'égal de celui des adultes. Une autre façon de jouer à l'homme. Et pas seulement pour la frime !


*

* *


Agnès Monod adorait ces fins d'après-midi du vendredi. C'était pour elle un agréable moment de transition, empreint de l'espérance de retrouver bientôt « les hommes ». Lorsqu'elle avait utilisé cette expression pour la première fois, elle avait eu conscience de satisfaire la fierté de Toufik. Christophe, quant à lui, s'était contenté de faire le pitre, en roulant des mécaniques à la façon d'un culturiste avant de prendre la pose contrite d'un Oliver Hardy cherchant à excuser une incartade de Stan Laurel. Tous trois avaient ri de bon cœur.


Imprudente et fougueuse, l'automobile d'Agnès filait sur la petite route de campagne, qui la conduisait de la ville vers le village de Christophe. Le paysage de coteaux aux courbes alanguies défilait en se teintant de couleurs rendues primesautières par les premiers éclats du soleil printanier. Dans la voiture, une mélodie de Genesis ajoutait quelques notes de tendresse. Agnès ferait écouter à Toufik cette musique d'un autre âge. Peut-être aimerait-il ?


Un instant, son esprit vagabonda.


Elle se remémora sa rencontre avec Christophe. Cinq ans déjà, comme le temps s'écoulait vite.

Secrétaire à la direction régionale des affaires culturelles, elle avait dû, ce jour-là, affronter la fureur de Monsieur Chevallier, artiste plasticien. Un râleur de plus qui venait agonir la DRAC parce que son dossier avait été rejeté. D'après lui, tout était nickel pour qu'il puisse ouvrir un cours de peinture : des élèves, l'engagement de la communauté de communes et du département, sous réserve de recevoir le label des « faiseurs d'artistes ». Malencontreusement, ces derniers ne prisaient pas les créateurs autoproclamés et ne prenaient pas en considération leur relatif succès auprès de clients fortunés.

L'ire de celui qu'Agnès n'appelait pas encore Christophe se cristallisait dans un regard sombre et une élocution hésitante, au chevrotement annonciateur d'esclandre. Ce dernier n'était jamais advenu. Le statut d'artiste méconnu par les intermittents de la culture, moins découvreurs de talents que gestionnaires, était subitement entré en concurrence, chez le plaignant, avec la douceur et la beauté de son interlocutrice de la DRAC. La colère n'avait pas pesé lourd contre la promesse d'une idylle.

Naturellement, les coups de foudre ne valent vraiment que lorsqu'ils sont partagés. Intimidé bien qu'encouragé par le sourire avenant de cette jolie femme, Christophe l'avait invitée à venir voir son travail. Il ne produisait ni ne collectionnait les estampes japonaises, ce qui laissait ouvertes toutes les suites possibles à cette drôle de rencontre. Enfin presque toutes car, comme Christophe le confesserait ultérieurement à Agnès, il s'était comporté comme un nigaud, fier d'avoir communiqué son adresse et son numéro de téléphone. De toute évidence, il eut été plus judicieux de s'être procuré ceux de la dame.

Au moins les convenances étaient sauves : la dame en question était demoiselle. Sa hargne à peine apaisée, Christophe n'était pas dans l'état idoine pour se repérer parmi ces méandres matrimoniaux. Au summum de ses capacités, il ne se serait point montré plus clairvoyant. De fait, malgré ses trente-cinq ans, l'expression péjorative « vieille fille » n'était guère adaptée à cette attirante et fraîche célibataire. Une jeunesse pour un homme de dix ans son aîné.

Par chance, Agnès ne s'était pas dérobée. Dès le samedi venu, elle était partie à l'aventure. Christophe habitait un coquet cottage. Celui-ci devait son nom, « la Cerisaie », aux plantureux arbres fruitiers qui encombraient la verdure environnante. Ces plantations anarchiques étaient l'œuvre du propriétaire précédent qui, dans un élan écologique, avait consenti à enrichir la nature, pourvu qu'il en restât quelque chose à se mettre sous la dent. En achetant la maison, Christophe avait acquis le verger, mais ne s'en souciait guère.

- Que ce qui doit pousser pousse, avait-il coutume de dire.

Agnès s'était vite rendu compte que cette demeure était à l'image de son occupant. La partie habitée, bien trop vaste pour un homme seul, ne faisait pas l'objet d'un entretien constant. Si Christophe avait deviné la venue d'Agnès, peut-être aurait-il consenti un effort en avançant la date de la séance annuelle de rangement . Dans l'intervalle séparant ces grands nettoyages, la sphère privée de l'artiste se limitait à sa boîte crânienne ; au-delà le désordre pouvait régner.

Il en allait tout autrement de l'espace de travail, installé dans l'extension du bâtiment que le même précédent propriétaire avait fait construire pour y aménager une salle de jeux, à l'usage de ses enfants et petits-enfants. Le subterfuge n'avait duré qu'un été. Très vite, des brus ou des gendres rétifs avaient repris le pouvoir. Le vieil homme et son épouse s'étaient donc décidés à vendre à un prix raisonnable, pour se rapprocher de leur descendance. En amour parental, il n'est pas utile non plus de distribuer son adresse et ses cordonnées téléphoniques. Il est plutôt préférable de se donner les moyens d'aller chez les êtres aimés que d'attendre patiemment leurs hypothétiques visites.

Christophe avait donc hérité de cette pièce spacieuse à l'utilité douteuse pour tout autre que lui. Des travaux de cloisonnement et de plomberie pour y apporter l'eau lui avaient permis de disposer tout à la fois d'une salle d'exposition et d'un atelier à la superficie suffisante pour y accueillir des élèves.

Dans ce lieu ouvert au public, Christophe se montrait d'autant plus maniaque qu'il était négligent partout ailleurs. C'était bien sûr là qu'Agnès l'avait trouvé lors de cette escapade à la Cerisaie.

- Au fond à droite dans l'atelier, avait crié le peintre en entendant tinter la clochette qui signalait les entrées et les sorties.

D'emblée, la jeune femme avait eu la sensation de pénétrer dans un musée. Son regard avait été attiré par une série de grandes toiles. Vu de loin, on apercevait des entrelacs de formes circulaires, obtenus par d'amples mouvements aux variations à peine perceptibles. Certaines de ces compositions à base de bleus d'une pâleur neigeuse évoquaient une saison froide ; les autres, répliques des premières quant aux tracés, étaient surchargées de teintes rougeoyantes. Par contraste, elles communiquaient une intense impression de chaleur. « Le vent se déchaîne aussi bien en hiver qu'en été », pensa Agnès tout en se dirigeant vers la porte grande ouverte de l'atelier.

Chez Monsieur Chevallier, l'étonnement semblait produire les mêmes effets que la colère. Et dans un premier temps, il se montra peu loquace.

- Bonjour, déclara Agnès, je suis venue constater de visu.

Elle s'était délectée du charme qu'elle était en train d'exercer sur ce quadragénaire, dont les faux-airs bourrus s'avéraient tout à coup de bien piètres défenses. Quand elle l'avait surpris, celui-ci dispensait un cours de dessin à deux élèves. L'une était l'assidue Madame Le Bihan, trop sérieuse et appliquée pour s'être laissée distraire par cette intrusion inopinée. L'autre était la petite Jennifer qui, avec la malice de ses dix ans, n'avait rien perdu du ridicule ni de la gêne de son professeur.

- Ce n'est que du bénévolat, se justifia Christophe comme si on l'avait soumis à un contrôle DRAConien.

- Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas en service commandé et je ne vous dénoncerai pas. Je suis simplement venue admirer vos œuvres, comme vous me l'avez proposé...

La présence de Jenny et de Madame Le Bihan avait fourni au peintre un excellent prétexte pour débiter un lot de banalités. Aussi, après leur départ, il n'en possédait plus en réserve. Il était enfin temps, pour la jeune femme et lui, de délaisser les lieux communs et de se mieux connaître.

Agnès avait d'abord visité le musée. La fluidité des toiles, qui avaient accroché son regard, ne représentait pas les caprices du vent fripon, mais les tourbillons de l'eau vive. Christophe venait d'achever avec ces tableaux le cycle engagé lors de ses premiers pas artistiques. Fasciné par le spectacle des remous d'un torrent impétueux, il avait rapporté de sa convalescence à Saint-Jorioz une multitude de croquis. Après les avoir observés, Agnès avait compris l'effet recherché : restituer l'impression d'une immuable régularité, piquetée d'infimes changements apportant continuellement leurs nuances pour conférer à chaque instant son unicité. Ce jour de leur vraie rencontre, Christophe avait déjà vendu à des admirateurs bataves deux des huit tableaux composant son « Rappel du torrent », qu'il qualifiait pompeusement de « première œuvre de maturité ».

Il étayait cette appréciation portée sur lui-même par la persévérance qui l'avait animé pour mettre en cohérence l'ensemble formé par ces toiles. Vu de près, on retrouvait dans l'onde hivernale des traces chromatiques faisant écho aux bouillonnements estivaux du torrent. Des traits fins aux reflets légèrement bleutés répondaient à une intention symétrique dans les représentations du torrent évoquant la saison chaude, comme si chacun des solstices avait décidé de ne jamais totalement abandonner le terrain à son concurrent. « Le soleil a rendez-vous avec la lune », avait chanté le poète. En une délicate sonate de couleurs, Christophe avait provoqué une rencontre tout aussi improbable.

La suite des explications avait moins retenu l'attention d'Agnès. Le peintre avait introduit dans les mouvements aléatoires du torrent une multitude d'images significatives, discernables pour peu que l'on laisse voguer son imagination. Il prétendait même avoir créé involontairement des visages, des objets, des silhouettes animales, comme il s'était plu à en repérer lorsque lui-même scrutait, jusqu'à l'entêtement, les mouvements infinis de l'eau.

L'esprit cartésien d'Agnès ne la prédisposait pas à suivre Christophe dans ses élucubrations sur « l'art incident ». Il y avait belle lurette, sur les bancs du lycée, elle avait entendu un commentaire délirant à propos d'un vers mystérieux du « Plat pays ». Par « Quand les fils de novembre nous reviennent en mai », Jacques Brel aurait soi-disant voulu exprimer les tourments de la Belgique entraînée malgré elle dans deux guerres mondiales. « Parce que 11 novembre et 8 mai », avait fanfaronné l'un de ses condisciples qui cherchait à briller auprès des filles de la classe. De ce jour, Agnès avait su qu'elle ne serait jamais prof de français, en quête de sens et prête à s'extasier au moindre propos de potache, un tant soit peu original. On ne l'abuserait pas plus avec des discours « méta » (linguistiques, cognitifs, voire artistiques).

Persuadé de détenir mieux en matière d'originalité, Christophe n'avait pas insisté. Il avait guidé sa visiteuse vers un autre coin de l'atelier et lui avait remis un grand paquet emballé dans du papier cadeau, où il était indiqué « ATTENTION FRAGILE ».

- C'est pour vous. Mais ce serait bien que vous l'ouvriez maintenant.

Agnès y avait découvert un tableau figurant quelques chalets esseulés au creux de bosquets de mélèzes. Le dessin avait été réalisé avec minutie à l'encre de Chine. Les vides laissés sur la feuille, par grosses taches comme en minces filets immaculés, créait une perspective floue. Ils suggéraient la neige, omniprésente dans la sérénité ouatée de ce paysage montagnard. Cette candeur diffuse apparaissait apaisante, comme emplie du désir d'échapper à une souffrance lancinante.

Une lettre, que la jeune femme décacheta, accompagnait l'offrande. Elle lut : « Du fond de ma détresse actuelle, je fais le serment de dédier ce tableau à l'inconnue que j'aimerai irrésistiblement. C. C ».

- Et que serait-il arrivé si je n'étais pas venue, l'avait taquiné Agnès.

- En existe-t-il une autre, s'était alors exclamé Christophe, le plus sérieusement du monde.

Quand, peu après, ils avaient pénétré dans la partie habitée de la Cerisaie, le tutoiement était, entre eux, devenu de rigueur. En quelques heures trop courtes, ils avaient ensuite vécu intensément des étreintes langoureuses, des caresses lascives et de fougueux rapports amoureux, propres à effacer toutes les aventures sans lendemain ayant précédé cet événement inoubliable.

Dès leur premier matin, Agnès avait pris possession de la maison. On sentait presque déjà l'odeur de ses confitures, cuisinées avec ces myriades de fruits que Christophe laissait jusqu'alors pourrir. La demeure était aussi en passe d'exhaler un doux parfum de cerises qu'en collègue prévenante, elle distribuerait, à profusion et en cachette de Christophe, au banc et à l'arrière banc de la direction régionale des affaires culturelles.


Au sortir de ce week-end merveilleux, comme dans le roman de Stendhal, Agnès n'avait plus rien à refuser à son amant.


Son féminisme convenu, au sens où il ne dédaignait pas le recours aux armes de la féminité, n'était pas offensé pour autant.

Tout de Christophe lui appartenait.

Celui-ci s'arrangeait cependant pour que ce tout ne fût jamais la totalité. Pour conjurer le lent dépérissement de l'amour, il croyait nécessaire de maintenir intacts l'attrait de la nouveauté et l'irrépressible besoin d'interpréter chez l'autre ses silences et ses gestes.

Matériellement, cela se concrétisait par un refus farouche d'habiter ensemble. Chacun avait conservé son chez soi et, pour Christophe, les longs moments qu'il passait en compagnie d'Agnès n'en étaient que plus délicieux. Ô bien sûr, dans son esprit, la Cerisaie était aussi bien à lui qu'à elle. Par maints égards, elle en était davantage la propriétaire que lui-même. Les retours du temps des cerises à DRAC City en témoignaient. Mais toutes ces concessions ne touchaient jamais à l'essentiel.

Le pire était qu'au début, Agnès s'était parfaitement accommodée de ce mode de fonctionnement de leur couple. Toutefois à l'approche des quarantièmes maternants, elle ne se serait pas opposée à une actualisation du contrat.


En arrivant à la Cerisaie, Agnès trouva porte close. Christophe devait être parti chercher Toufik au collège, où un emploi du temps aménagé lui permettait peu à peu de reprendre le contact avec la scolarité. Cela faisait trois mois que Christophe l'avait accueilli et, sans que l'on sache comment, « la mayonnaise avait pris » de l'avis de l'éducateur de la PJJ. Ce dernier ne disposait pourtant d'aucun élément pour mesurer la métamorphose que cette présence opérait en Christophe. Agnès était bien placée pour constater les effets bénéfiques du projet « Soif de justice ». Bien après la maturité artistique, son amoureux était sur la voie de la maturité tout court.

Il se sentait responsable.


Agnès goûta ce moment de solitude. Après qu'elle eut rangé ses affaires, elle eut la joie de constater que la maison était en ordre, les draps changés et le lit fait. Dans la salle à manger, la table était dressée.

À sa place habituelle, elle trouva un mot griffonné :

« A celle qui lira ce mot :

Je t'aime absolument.

Christophe »


De longs instants, son esprit vagabonda. Décidément, la maturité n'excluait pas la passion. Et jusqu'à leur retour, cette adorable attention la combla.


*


Tous trois réunis, ils dînaient.

- Alors Toufik, demanda Agnès, cette semaine ?

- Bien. Monsieur Varlet veut me faire suivre des cours avec les quatrièmes. Il a même vu Christophe pour ça.

- C'est d'abord toi que ça concerne, dit celui-ci. Si t'es partant, moi je suis. C'est à toi de savoir si tu te sens prêt. Ce serait une belle victoire. En trois mois à peine.

- C'est sûr que tu as fait des progrès énormes, reprit la jeune femme qui savait de quoi elle parlait.


Plus patiente que Christophe, elle avait pris en charge le suivi de la scolarité de Toufik. Dans leur dialogue pédagogique à trois voix, où pour celui-là tout était « simple et évident », elle tenait le rôle de médiatrice du savoir et de l'ignorance. En s'adressant à Christophe, elle tentait de montrer en quoi ce n'était ni simple, ni évident. De la sorte, elle énonçait ce que Toufik ne serait pas parvenu à formuler seul. Et ça marchait parce que l'intelligence de Toufik s'était remise à fonctionner dans le domaine des connaissances scolaires, qu'elle avait à tort déserté. À son tour, l'adolescent s'était essayé à dire, de plus en plus précisément, ce qu'il ne comprenait pas. Il en avait tiré un enseignement primordial et nullement entrevu par lui auparavant : les réponses ne valent jamais autant que les questions dont elles sont le produit.

Cette alliance Agnès-Toufik, bien délimitée à la sphère scolaire, se révélait extrêmement positive. Elle permettait au garçon de s'affirmer vis-a-vis de son accompagnateur référent, de façon symbolique et expurgée de tout risque de dérapage violent, avec l'assentiment de la tierce-personne jouant en l'occurrence un rôle pivot dans leur trio. En outre, le danger d'atteindre Christophe à travers des controverses mathématiques, lexicales, syntaxiques, était bien faible. Sur de tels sujets insignifiants, il était prêt à se laisser dominer par le monde entier.


- Faudra bien que je me jette à l'eau. Et puis Monsieur Varlet m'a dit que comme ça, je pourrais peut-être rester un peu plus longtemps ici pour finir l'année scolaire.

Christophe avait tendu la main pour toper celle de Toufik. Cette façon « p'tit loubard de banlieue » de se saluer ou simplement d'exprimer une complicité énervait Agnès au plus haut point. Mais elle n'en montra rien, lorsqu'elle proposa :

- À propos d'eau, que diriez-vous d'aller à l'océan dimanche ?

- Oh oui, on pourrait manger des huîtres, approuva Christophe.

- Et si on y allait à quatre, suggéra Toufik.

- Bonne idée, on pourrait emmener Madame Le Bihan. Je suis sûr qu'elle va encore se retrouver seule pendant que son mari va s'occuper de ses rugbymen.

- Christophe, cesse donc de jouer les idiots. Tu sais très bien à qui pense Toufik. Miss Jenny ?

- Jennifer ? C'est elle que tu veux emmener avec nous, Toufik ?

- Ben oui. Mais elle va encore avoir du boulot...

Pendant que les hommes s'acquittaient de leur tour de service (débarrasser la table, laver et sécher la vaisselle), Agnès avait téléphoné chez Jennifer et obtenu son accord pour sa participation à leur virée dominicale.


*

* *

Les cinq dernières années avaient transformé la petite Jennifer.

Souvent, le goût immodéré du thé, qu'elle partageait avec Agnès, lui avait valu de subir les moqueries de Christophe, raillant ce travers de « vieilles filles anglaises ». Par défi, toutes deux en étaient venues à s'interpeller mutuellement « Miss Jenny and Lady Agnès ». Le second sobriquet n'avait pas résisté aux manières simples de celle qu'il désignait, alors que le premier s'était durablement imposé.

Plus récemment, le verlan de Toufik aux multiples déclinaisons avait fait passer, en un court laps de temps, le prénom de la jeune fille de « Nijé » à un « Nèj » apparemment définitif. Mais ce langage se voulait trop personnel pour concurrencer sérieusement un surnom à l'élégance toute britannique.


Nature et culture ne s'étaient pas montrées ingrates envers Jennifer. La fillette espiègle s'était muée en une ravissante adolescente, chez laquelle on voyait poindre une beauté à éclore. Heureux mélange de fragilité et d'énergie, elle répandait alentour une adorable sensation, aérienne et lunaire. Son visage aux traits fins était illuminé par deux yeux d'un bleu profond, presque mauve. À plusieurs reprises déjà, Toufik avait croisé sans ciller ce regard envoûtant et s'était complu à imaginer le voyage auquel il invitait.


Ce matin-là, Jennifer portait une tenue légère, qui mettait en valeur son corps gracile. Ses longs cheveux blonds laissaient entrevoir de petites épaules, à l'arrondi parfait et au creux desquelles Toufik se serait blotti sans retenue.

Depuis l'enfance, celui-ci était fasciné par les jambes des femmes. Ce que le court paréo de la jeune fille ne cachait pas et, surtout, ce que dévoilaient de fugaces transparences créées par des rayons coquins, confinait pour lui au sublime.

Jennifer n'ignorait sans doute pas les atouts que Dame Nature lui avait généreusement octroyés. Nullement minaudière, elle n'y attachait cependant qu'une importance relative. Parodiant Molière, elle se voulait une preuve vivante de l'adage, qui fait le beau sans le vouloir n'est pas âne sans le savoir.

Pour elle, l'intellect prévalait sur le physique et, en l'espèce, les circonstances l'avaient bien servie. Fille d'un maçon et d'une nourrice à domicile, elle était la cadette d'une fratrie de trois. À la différence de ses deux frères aînés, elle avait bénéficié dans sa prime enfance de la promiscuité de bambins favorisés par la vie, gardés par sa mère. Accueillie en retour dans leurs familles, elle avait incidemment pilloté le savoir au point qu'à son entrée à l'école, son aisance langagière et son esprit curieux furent remarqués. Cette forte impulsion initiale, alliée au sens inné de l'effort propre aux personnes d'humble extraction, lui avait permis de transformer l'essai. Elle s'était résolument fondée sur Montaigne pour démontrer qu'une tête bien faite ne demande qu'à se remplir.

À quinze ans, Jennifer suivait de brillantes études en 1ère et avait déjà une vision arrêtée de son avenir professionnel. Elle serait architecte. Cette vocation puisait sa source dans une sorte de fidélité à l'égard du métier de son père. Elle résultait aussi de l'étrange alchimie qui guide les hommes et les femmes de l'art pour construire des bâtiments.

Un savant dosage entre rationalité scientifique et création esthétique.

Elle devait son attrait pour cette dernière à Monsieur Chevallier. Lorsque celui-ci s'était installé à la Cerisaie, huit ans auparavant, la fillette avait été la première à s'intéresser à son travail. Très douée pour le dessin, elle avait trouvé au contact du peintre l'occasion de nourrir son talent. Christophe avait beau lui reprocher d'accorder une place trop importante à la technique, il lui fallait convenir que la petite Jennifer n'était pas dépourvue d'esprit créatif. Contrairement à la besogneuse Madame Le Bihan, elle doublait son caractère appliqué d'un brin de fantaisie, si nécessaire à l'art.

L'arrivée d'Agnès aurait pu mettre un terme au rapport artistique noué entre le peintre et son élève. Pour d'autres raisons que celles de Christophe, la jeune femme avait immédiatement adopté Jennifer. Elle appréciait les longues discussions avec la fillette, comme plus tard avec la jeune fille. Ces conversations lui renvoyaient l'image de ce qu'elle aurait aimé être au même âge.


Princesse de la Cerisaie, Miss Jenny avait réservé à Toufik l'accueil cordial, qui seyait à un protégé de Monsieur Chevallier et de sa compagne. Elle l'avait surtout traité en égal, sans savoir que ce garçon n'avait jamais entretenu de telles relations avec les filles. Soit il les méprisait, soit elles le méprisaient autant qu'il les effrayait. Mais Nèj était tellement différente. Elle lui parlait de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle aimait, de ce qu'elle étudiait. Et Toufik, bien qu'un rien largué, s'y intéressait.

Par un autre chemin que Christophe mais tout aussi efficacement, elle l'avait introduit dans l'univers artistique. Après l'avoir observée, Toufik avait tenté de copier certains de ses dessins.

- Tu devrais faire la même chose à partir de sujets qui t'inspirent, lui avait-elle conseillé.

La bibliothèque de son accompagnateur référent contenait abondance de bandes dessinées. Toufik y trouva des modèles qu'il se mit à reproduire à foison. Il compléta cette galerie de portraits en imitant des photos de personnages du « Seigneur des anneaux », récupérées sur le net. La version cinématographique de l'épopée de Tolkien l'avait considérablement marqué. Farid et lui en avaient tiré un enseignement réconfortant : la force n'est pas l'ennemie du bien.

Deux heures par jour au minimum, Toufik prenait un vif plaisir à dessiner. Cette pratique intensive et les aides de Christophe et de Jennifer, très complémentaires, avaient levé ses inhibitions vis-à-vis des arts plastiques. Peu à peu, il inventait ses propres personnages.

Fort à propos, Monsieur Varlet, le professeur coordinateur de la classe-relais fréquentée par Toufik, avait alors orienté son cours de français vers l'étude de la BD. Avec le soutien d'Agnès pour le scénario, le garçon avait réalisé sa première planche : dix vignettes, alternances de gros plans et de vues d'ensemble, illustraient le récit de la traversée d'un village désert par un vagabond. Des chiens hurlaient leur fourberie à l'encontre de cet étranger. Mais son bâton de marche, à peine levé, avait pétrifié la meute hostile.

Sans surprise, le personnage empruntait ses traits à Aragorn et à Gandalf.

- Tu sais regarder, l'avait félicité Christophe. Et c'est primordial. J'aime la manière dont tu montres, chez ton personnage encore jeune, ce qu'il deviendra en vieillissant.

Ce compliment avait davantage touché l'adolescent que l'excellente note -pourtant la première depuis longtemps- obtenue lors de cet exercice détourné à bon escient de sa simple finalité scolaire.


Au-delà de cette réussite prometteuse, la maniaquerie, dont Christophe ne s'était jamais départi dans son atelier, avait agi de façon positive. Il fallait ranger tous les dessins que Toufik avait produits. Ensemble, ils avaient élaboré un principe de classement, suffisamment pratique pour retrouver, parmi tous ces brouillons, ce dont on avait un besoin immédiat. Pour la première fois de sa vie, Toufik disposait d'archives personnelles. Il était en train de se construire un présent qui, tel un passé en devenir, allait enfin lui permettre de se projeter dans le futur.

Son histoire prenait son fil ; il s'humanisait.

Même le défaut de Christophe qui agaçait Agnès au plus haut point, à savoir ce conservatisme qui le poussait à ne rien jeter sous prétexte que « ça peut toujours servir », avait trouvé une heureuse utilité en cette occasion. Toufik avait réuni tous ses ratés dans un carton, intitulé « les beleu-beleux » pour signifier que ces essais étaient juste bons à finir leur pitoyable existence au fond d'une poubelle.

Ce nom, « beleux-beleux », recelait bien plus de poésie que celui, « invendables », choisi par Christophe pour remplir la même fonction rebutante.


*


Dès leur arrivée à la plage, Toufik se précipita dans l'océan. Mauvais nageur, il s'amusait à se laisser drosser sur le rivage par de grosses vagues à l'écume fraîche et tonifiante. Ce bain marin lui communiqua un bien être persistant. Il en éprouvait encore l'ivresse lorsqu'il revint sur la grève.

Jennifer et Agnès, allongées sur le sable, attiraient vers elles la tendre lumière du bord de mer. Indifférentes à tout ce qui les entourait, elles lisaient. Toufik se laissa choir sur le sol à leurs côtés. Face tournée au ciel inerte, il dormit, séchant.

Christophe était parti marcher au bord de l'eau, son calepin aux aguets prêt à croquer quelque scène qui, au pire, viendrait allonger la liste de ses invendables. À son retour, il proposa à Toufik de l'accompagner au port. Ils prendraient des photos et dessineraient des voiliers. Ces images pourraient leur servir à réaliser la maquette que le peintre avait promise à son protégé. Au passage, ils en profiteraient pour acheter les huîtres qui constitueraient le plat de résistance de leur pique-nique balnéaire.


Restées seules, Agnès et Jennifer interrompirent leurs lectures respectives pour en parler. La première n'avait pas de mots assez forts pour exprimer combien son bouquin, « le soulèvement des âmes », la bouleversait. Elle ne voulait pas déflorer le sujet, car elle comptait prêter le roman à Jenny. Celle-ci n'avait qu'une vague connaissance d'Haïti. Pour elle, l'île des Caraïbes évoquait la misère et la violence exacerbées. Imprégnée de sa lecture, Agnès expliqua que ces maux endémiques remontaient à la Révolution. Haïti avait alors été ravagée par une guerre totale. Queimada, un film avec Brando que Jenny devrait absolument voir, restituait bien, lui aussi, cette atrocité. Dans la lutte épique des esclaves pour la liberté, la figure de Toussaint Louverture dominait : trahi, emprisonné, persécuté et humilié, il n'avait jamais désespéré de la dignité humaine. Sans craindre l'anachronisme, Agnès le décrivait comme un Nelson Mandela abandonné à la brutalité coloniale du siècle des Lumières, bien mal éclairé en l'occurrence.

Jenny lirait volontiers ce roman, sitôt que l'épreuve de français du bac lui laisserait un répit. Dans l'attente, elle se consacrait à Stendhal. « Le Rouge et le Noir » figurerait en bonne place dans sa liste des oeuvres étudiées. Sa lecture l'avait amenée à ce moment de l'histoire, où Julien Sorel cherchait à séduire Mathilde de la Mole en la rendant jalouse. L'idée de réutiliser les lettres d'amour écrites par un autre lui plaisait bien d'un point de vue littéraire. Mais dans la vraie vie, elle attendrait certainement plus de sincérité de qui voudrait lui déclarer sa flamme.

- Détrompe-toi, dit alors Agnès. C'est ainsi que les hommes agissent.

- Christophe aussi ?

- Lui le premier. Tu sais qu'en matière de psychologie masculine, c'est ma meilleure référence.

- Unique ?

- Bien entendu. Que vas-tu imaginer ? Mais j'ai quand même eu une vie avant lui et il ne m'interdit pas de m'intéresser aux histoires des autres.

- Et alors ?

- Eh bien, pour Monsieur, le nec plus ultra avec les femmes est de jouer le détachement...

- Mais alors, il tait ses sentiments ?

- Par la parole, peut-être. Mais on a bien d'autres moyens de les remarquer. Même quand il se croit assez adroit pour ne pas confondre par désinvolture la Seine et la Tamise.

Elles avaient ri comme si c'était l'effet recherché par Stendhal. Puis leur conversation avait repris un tour sérieux, du type « entraînement à l'examen ». La thématique retenue portait sur la dimension intemporelle du roman. Outre l'amour, ses tourments et ses joies éternels, elles étaient parvenues à une question très actuelle. Comment s'élever quand toutes les places semblaient prises ? La communication et le sport professionnel ne faisaient-ils pas office de nouveaux tremplins pour les apprentis, clercs ou militaires, d'aujourd'hui.

- Tiens, remarqua Agnès, voilà les hommes qui reviennent. Silence total sur le Rouge et le Noir, sinon tu vas entendre un avis de nature à te faire accumuler les points à rattraper pour le bacho.

- Pas de la part de Toufik, en tout cas...

- Non bien sûr, quoiqu'il soit bien capable de soutenir son mentor. Christophe considère qu'il est absurde de faire lire ce roman aux jeunes, parce qu'ils ne peuvent pas comprendre. Selon lui, le véritable héros du livre serait ce pauvre Monsieur de Rênal. La quintessence du poète. Engoncé dans son habit de notable provincial et victime des souffrances dues à l'infidélité d'une épouse volage.

- Il le croit vraiment ou est-ce une provocation ?

- C'est plutôt la deuxième solution. Chez Christophe, me contredire fait partie intégrante de ces non dits dont je t'ai parlé tout à l'heure. Une façon d'aimer, pieds et poings déliés. Quand on a la notice, ce n'est pas désagréable, je peux te l'assurer.


Or le peintre et son élève étaient à mille lieues de Stendhal. Le premier se régalait d'avance des claires qu'il lui faudrait ouvrir pour toute la compagnie. Le second s'enthousiasmait de ce qu'il rapportait : des croquis et des clichés numériques d'un magnifique yacht, en escale dans les eaux calmes du petit port de plaisance. Avec Christophe, ils allaient en fabriquer une réplique au 1/20ème.

- 15 mètres divisés par deux, 7 mètres 50, triompha Toufik. Puis par 10, ça faisait zéro 75, soit 75 cm pour la coque. Ma parole, les maths, c'est pas compliqué et pas trop chiant, quand ça veut servir à quelque chose.

Il n'était pas prêt de calmer sa joie et se lança alors dans une séance photos, en mitraillant sous leurs meilleurs profils, Christophe un peu, Agnès beaucoup et Nèj passionnément.


Par bonheur, une bande hétéroclite de jeunes et de trentenaires sur le retour venait d'investir une large bande de plage, libérée par la marée descendante. Le beach soccer allait constituer une salvatrice diversion pour Jennifer et Agnès. Malgré leurs lunettes noires de stars, celles-ci n'auraient pas supporté encore longtemps le harcèlement d'un paparazzo, certes bien intentionné mais lourdingue.


Après une courte pause réparatrice, elles décidèrent d'aller observer de plus près cette partie de football qui animait la plage au son de ses cris joyeux.

Christophe, peu confiant en ses poumons pourtant guéris, faisait sagement office d'arbitre. Pour ne pas encourir le reproche de partialité, il se montrait injuste envers Toufik, au grand mécontentement des coéquipiers de celui-ci. Jennifer avait beau ne rien connaître à ce sport, il était évident que décréter le dernier tir de l'adolescent « trop haut, sortie de but » était une insulte aux lois du football.

 Malgré l'arbitrage défavorable, l'équipe de Toufik gagnait haut la main. Sur un petit terrain, la condition physique et la technique du gamin des cités faisaient merveille. Jennifer se réjouissait du spectacle de ses dribbles chaloupés et de la puissance de sa frappe de balle. Meilleur buteur, meilleur passeur, Toufik éclaboussait la partie de toute sa classe.

Soudain, elle vit ce à quoi elle n'avait jamais accordé d'attention jusque là. Ce garçon était beau et les remarques admiratives qu'il suscitait l'émurent, comme si elle-même en avait été destinataire.


À la fin de la partie, un gosse fier d'avoir participé au triomphe ne lâchait plus son nouveau héros.

- T'es là, c't après-m', si on refait un match, s'enquerrait-il, quand Jenny vint les rejoindre.

- On va se baigner, Toufik, proposa-t-elle en étant sûre de briller à son tour tant elle était bonne nageuse.

- C'est ta copine ? demanda l'enfant avec la spontanéité de son âge.


Toufik, interloqué, émit un « heu » qui l'aurait rendu ridicule, si Jenny, à l'instar d'un avant-centre, n'avait pas ajusté une superbe reprise de volée :

- Si on te le demande, tu diras que tu ne sais pas.


*


Les vertus aphrodisiaques des huîtres s'avéraient superflues. Christophe sacrifiait au rituel de la sieste. Agnès vagabondait, au gré de sa lecture, aux abords des Gonaïves. Jenny et Toufik décidèrent de s'évader en balade.

La jeune fille avait repris son air sérieux de première de la classe. Redevenue technicienne de l'art, elle parlait des lumières de la mer comme si, pour elle, rien n'était plus important que d'amener son compagnon à s'imprégner des dégradés, formant un large spectre de l'ombre terne à la réverbération la plus éblouissante.

Lorsqu'il estima qu'ils étaient enfin seuls, à bonne distance d'Agnès et de Christophe, Toufik osa l'interroger.

- Dis Nèj, tout à l'heure, quand la petite glu nous a posé une question, tu lui as bien répondu. Mais toi, tu sais ? Parce que moi j'aimerais bien savoir.

- Si je suis ta copine ?

Au moins, elle n'avait pas oublié, songea Toufik qui crut y déceler un bon présage.

- Oui c'est cela. Je suis au courant qu'on n'est pas sorti ensemble. Mais comme la vérité sort de la bouche des enfants, on pourrait rattraper le retard.

L'adolescent pensa qu'il parlait trop. Il n'avait pas l'habitude de tourner ainsi autour du pot. Parvenir à lever toute ambiguïté sur ses intentions sans se découvrir totalement constituait pour lui un effort surhumain. Dans ses expériences passées, il lui avait suffi de laisser traîner ses mains pour avoir la réponse par retour du courrier, tarif Chronopost, livraison immédiate aux quatre coins du monde. Mieux parfois, il était tombé sur des nymphos avec lesquelles on n'avait qu'à se laisser aller, comme un pacha.