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Bernard Fainzang,
2006
écrivain, auto-éditeur, du pays d'Auch |
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| Assurance du capital |
(une fable au XXIème Siècle)
De ce jour date la résolution d'Hervé : plus jamais, quiconque ne lui rira au nez. Il ne le supportera plus.
Tout s'annonçait pourtant bien, quand il avait appris que Monsieur le directeur acceptait de le recevoir...
Monsieur le directeur, quel homme important ! En une vie, il a transformé la petite affaire provinciale, léguée par son père, en un puissant groupe international. Un géant, avec ses succursales sur les cinq continents. Avec plusieurs milliers d'employés et une foultitude de clients à travers le monde.
Le soleil ne se couche plus sur cet empire financier. Rien d'étonnant donc à ce que Monsieur le directeur se laisse appeler “Président” par une cohorte d'individus à sa dévotion. Ici la parole des courtisans prend des accents républicains.
Tous s'échinent à convertir en gains prodigieux les idées fulgurantes de leur patron.
Et celles-ci ne manquent pas. De sa jeunesse bercée aux rêves de la nouvelle société, il conserve une fibre sociale intacte. Ce relent de charité pour son prochain est d'autant plus tenace qu'il contredit toujours davantage ce qui lui vaut sa fortune. L'intéressement, d'autres y avaient pensé avant. Mais lui a porté cette géniale intuition à un point que nul n'a imaginé. Il a réalisé son idéal : transformer le populo en petit actionnariat. Les nouveaux spéculateurs sont devenus les gardiens farouches de l'ordre établi. Au travail, ils endurent pour ne pas nuire à leurs propres intérêts. À la Bourse, ils spéculent.
En route pour la prospérité !
Monsieur le directeur est aussi un bosseur. Il est de ces gens qui pensent que le sommeil est une atroce perte de temps. Donc il déteste les oisifs, presqu'autant que les bons à rien qui ralentissent la marche du progrès. Aussi il pourfend sans relâche ces affreux conservateurs qui entravent le train des réformes vers la félicité universelle.
Cet homme formidable a accepté d'entendre Hervé et celui-ci est persuadé qu'il va l'écouter.
La chance d'une vie !
Le jeune diplômé d'une grande école de commerce, encore auréolé d'un stage long aux States, s'y est préparé. Son exposé liminaire devra être bref, percutant. 10 minutes pour atteindre l'essentiel, il en connaît le texte et la gestuelle par cœur. Avec le président, ça ne doit pas traîner. Il lui a rédigé une note de synthèse, précise et concise.
- Ce qui est bien pensé, a coutume de dire le Président, s'énonce clairement et simplement. Sans détours.
Une seule page, à la présentation aérée : un gros titre, un schéma en couleurs et une légende de quelques lignes en guise d'explication. Sans fioritures.
Il la remettra au grand homme après l'exposé, pour reprendre son souffle avant de subir ses questions.
Durant l'audience, le président est accompagné de son bras droit qui n'a pas manqué de s'asseoir du bon côté. À la gauche du chef siège l'un de ses nombreux consultants. Un universitaire aux allures de show-man aussi à l'aise pour répandre son savoir sur le petit écran que pour briller en aimable compagnie lors des soirées de la Jet Set. Dans ce bureau, le saint des saints, le professeur émérite prend des allures de molosse auprès de son maître. Et c'est à lui qu'échoit la basse besogne d'interroger Hervé.
Avant d'être passé à la moulinette, celui-ci n'a heureusement pas lu le papier, glissé par le patron à son homme de confiance. “NUL” y est-il écrit.
Déjà le cerbère s'apprête à avaler d'une bouchée sa proie juvénile.
- Alors comme cela, jeune homme, vous vous croyez capable de découvrir une sorte de théorème qui permettrait de gagner à coup sûr à la Bourse.
- Tout à fait, rebondit Hervé. Je viens de vous présenter les paramètres. Il ne reste qu'à les soumettre au traitement d'un informaticien. Donnez-moi celui-ci. Ensemble, nous inventerons la martingale. Et le marché, les secrets de son mécanisme, sont à nous.
Avec l'aplomb de ses trente ans, Hervé n'a peur de rien. Il se sent en confiance au milieu de ces hommes, juste des aînés qu'il considère comme des pairs.
Eux pas.
- Mais, reprend doctement le molosse, vous semblez assuré que le but ultime d'une entreprise serait de couper dans le vif pour amasser le magot. De votre soi-disant capacité à devancer les restructurations à venir, vous tirez des conclusions bien téméraires. Or votre postulat est faux. Ne croyez pas la propagande à la mode. Les patrons ne sont pas d'horribles personnages n'ayant qu'une idée en tête, se débarrasser de leurs collaborateurs. Quand les entreprises licencient, elles ne le font pas par plaisir. N'oubliez pas, mon petit monsieur, qu'une main d'oeuvre abondante est un signe indéniable de puissance pour toute entité économique digne de ce nom.
Incapable de lire les pensées du Président, Hervé se trouve soudain ébranlé. Il vient de s'apercevoir que le vénérable professeur croit réellement au boniment qu'il raconte. Il n'est pas un bon acteur, chargé de servir sa soupe sans même l'avoir goûtée. Tout juste un piètre penseur, qui attire les caméras. En l'espèce, sa candeur est une arme absolue. Nul comédien ne pourrait jouer aussi vraie la scène de l'économiste outré.
Et déjà le Président se met à rire bruyamment, immédiatement imité par ses deux comparses.
- Plus jamais, se force à penser Hervé pour garder une contenance, on ne me rira au nez ainsi.
Mais il est bien trop tard pour échapper à l'humiliation présente.
- Adichats, tranche soudainement le grand homme dans la langue de ses ancêtres.
- Monsieur le directeur vous remercie, traduit son adjoint, mais votre concept n'entre pas dans le cadre de nos activités, ni d'ailleurs dans les projets de notre société.
Jeté ! Le président, quel homme clairvoyant pourtant, n'a pas saisi la balle au bond.
Dépité, Hervé broie des idées noires. Il leur en ficherait du “concept”. Toutefois, en attendant, il se sent Gros-Jean comme devant. Il lui faut ravaler ses ambitions et remiser sa belle idée.
Celle-ci avait germé lors de son séjour outre-Atlantique, où il était parti deux ans durant afin de parfaire sa formation et se doter d'un CV crédible. Là-bas, il avait rencontré une fille, Sally, étudiante en linguistique. Belle, passionnée, elle lui parlait souvent de ce qu'elle apprenait. La plupart du temps, Hervé écoutait cela d'une oreille distraite. Cependant, il s'était intéressé à ce qu'elle disait du rapport entre le langage et la pensée. Comme le Président que le jeune homme ne connaissait alors que de nom, elle considérait qu'il existait une relation étroite entre les idées et la façon de les exprimer. Mais elle allait plus loin, en affirmant qu'il demeurait néanmoins une autonomie de la langue par rapport au sens et aux significations qu'elle était chargée de porter.
Hervé avait besoin pour comprendre qu'on lui donne des exemples. Ceux de Sally s'avérèrent probants à ses yeux d'ingénu.
- So, disait-elle avant de poursuivre dans un français teinté d'un délicieux accent, il arrive fréquemment que l'on soit très calé sur un thème donné et que l'on soit bizarrement incapable de communiquer son savoir à autrui. Moi, je suis toujours déçue quand je me relis. C'est la preuve que les idées, qui traversent ma tête comme un torrent impétueux, s'appauvrissent lorsqu'il me faut les canaliser par écrit. Ma pensée adore le “hors-piste” tandis que ma plume me ramène aux sentiers balisés.
- C'est pas faux, l'encourageait Hervé.
- Mais le contraire n'est pas moins vrai. Parfois, ma parole s'envole bien au-delà des limites de ma pensée. L'exemple te paraîtra sans doute osé, peut-être absurde. Mais il me tient à cœur. Dans le domaine des relations amoureuses, mes copines me trouvent toutes de bon conseil. J'ai les mots et je sais réciter. Un peu comme un ... Comment vous dites, cet oiseau, a parrot ?
- Un perroquet.
- Oui, c'est ça comme un perroquet. La preuve que le langage et la pensée ne s'accordent pas toujours. Encore plus, dans une langue étrangère...
- C'est pour cela que vous, les Américains, voulez tout unifier.
- S'il te plaît, ne mélangeons pas les problèmes. So, je sais dire les bonnes choses à mes copines. Et, dès que je suis concernée, tous ces mots sonnent creux et ne servent plus à rien.
- Moi, au moins, je suis aussi mauvais pour intervenir dans les histoires des autres que pour dominer les miennes.
- Alors, pour nous deux, inutile de te demander ton aide !
- Eh oui, il est trop difficile de savoir si mes mots dépassent ma pensée... Ou inversement.
Sachant qu'il finirait par rentrer chez lui, ils avaient décidé d'un commun accord de ne pas tirer de plan sur la comète.
En matière de linguistique, Hervé en resta à ce point, satisfait d'avoir joint l'utile à l'agréable, en s'ouvrant à un sujet ignoré avec une amante raffinée. Mais les mots de Sally tracèrent leur chemin dans son esprit. À la manière d'une rengaine que l'on fredonne par inadvertance, l'idée surgissait subrepticement lorsqu'on ne l'attendait pas.
Conçue dans l'intimité, elle commença à investir sa vie publique. À l'époque, cette dernière se résumait à des cours dans un prestigieux institut de formation. Pour arrondir la bourse qui lui avait été octroyée, Hervé avait en outre obtenu un job à temps partiel dans une société de courtage.
Tandis qu'il étudiait pour le compte de celle-ci l'opportunité d'un placement financier, l'idée revint soudain le taquiner. Il butait sur un obstacle de taille, qui rendait aléatoire toute prédiction fiable. L'évolution de la valeur des actions de la grande compagnie, sur laquelle il planchait, semblait déréglée. L'activité réelle du mastodonte économique en question ne suivait pas la courbe de sa valeur boursière. Les règles de cotation semblaient jouir d'une véritable indépendance par rapport aux éléments traditionnels, utilisés pour analyser la santé d'une firme.
L'idée fit alors diversion et Hervé se dit que ça ressemblait au rapport entre le langage et la pensée, cher à Sally.
- Et si création réelle de richesses et profits générés n'obéissaient pas forcément aux mêmes règles, se plut-il à songer. Le mystère resterait entier, mais je disposerais d'une nouvelle entrée pour tenter de le pénétrer.
L'hypothèse méritait d'être creusée. Hervé approfondit ses analyses en vue de confirmer son intuition. Il ne lui fallut pas être grand clerc pour découvrir qu'à l'instar de la pensée et du langage, la finance et les fruits du travail entretenaient des rapports équivoques. On pouvait bien sûr invoquer la loi du marché, le principe de l'offre et de la demande, le coût de la main d'œuvre, et continuer de faire son beurre à l'aveugle, un peu comme Hervé dispensait ses caresses à Sally sans savoir si l'amour “vrai et éternel” se lovait dans leurs ébats.
Ou on pouvait essayer de mieux comprendre le phénomène.
Ce fut cette dernière voie qu'Hervé décida d'explorer. Il mena donc des investigations plus pointues pour vérifier si le cas, qui lui avait mis la puce à l'oreille, n'était pas isolé. Ses recherches corroborèrent son constat initial. Le prix d'une action pouvait augmenter sans commune mesure avec la croissance réelle du support correspondant. Néanmoins il ne jugea pas irrationnel cet apparent désordre. Pour l'expliquer, il chercha du côté des dépenses ce qu'il n'avait pas trouvé en observant les recettes. Dans son esprit, la réduction des coûts devait compenser ce que la croissance n'était pas en mesure d'apporter.
Rien là que de très normal, le B.A.BA de l'adaptation à l'économie mondialisée : réductions d'effectifs, délocalisations pour s'offrir une main d'œuvre à moindres frais. Hervé se sentit rassuré ; l'économie n'avait rien à voir avec la linguistique. Chacun chez soi, les moutons seraient bien gardés.
Toutefois, Hervé se souvint que Sally n'avait jamais nié l'existence de liens entre langage et pensée. Ramené à son domaine, cela signifiait que trouver des rapports entre l'économie et la finance ne démentait nullement l'autonomie de l'une par rapport à l'autre.
Son postulat, comme l'avait nommé de façon péjorative l'expert du Président, était né de cette vision à double détente. C'était comme si deux logiques cohabitaient. La première relevait de l'économie classique, avec son cortège de biens produits. Des biens monnayables, y compris lorsqu'ils revêtaient la forme immatérielle d'un service. La seconde lui apparaissait essentiellement subjective. On la disait d'ailleurs fondée sur la confiance et elle donnait parfois lieu à des mouvements de folle panique aussi bien qu'à des scènes d'engouement irréfléchi. Telle une rumeur, elle aurait pu passer pour virtuelle si, au bout du compte, elle n'avait pas servi d'étalon à la version contemporaine de la richesse.
Virtuel ! Le terme avait jailli, presque sans effort. Cela résultait d'une expression, happée à la volée par Hervé lors d'une discussion perdue dans le tréfonds de sa mémoire : “le désert du réel”. Elle lui avait plu, autant pour sa musicalité que pour l'oxymore qu'elle figurait.
À ce stade de gestation de son idée, le curieux couple “réel-virtuel” était venu fort à propos en renfort pour lui permettre de consigner son postulat par écrit, dans son carnet secret :
Il existe un transfert opaque des richesses créées dans le monde réel vers l'univers virtuel des transactions boursières.
Le jeune homme avait associé le vide supposé du réel à un trop plein d'artificiel. Puis il avait bêtement transposé ce lien improbable dans son domaine de prédilection.
Il se trouva alors à la croisée des chemins. D'un côté, il disposait d'assez de biscuit pour transcrire ses notes éparses et volumineuses en un gros bouquin et viser une prestigieuse et sûre carrière universitaire. De l'autre, il pouvait mettre à l'épreuve de la prospective ses connaissances nouvelles et boursicoter. Sa nature profonde, à laquelle ne résista pas son idylle avec Sally, le poussa dans la seconde direction. Sacrifiant au culte moderne, il opta pour l'action, dans toutes ses acceptions.
En misant peu, Hervé gagna des sommes rondelettes. Un joli capital pour aller de l'avant et vérifier le bien fondé de son axiome. Il anticipait avec succès l'afflux considérable et inexplicable d'argent vers des titres qui paraissaient peu auparavant condamnés à végéter. Pour ce faire, il se fondait principalement sur un élément, le potentiel de restructuration de l'entreprise ou de l'ensemble d'entreprises concernées.
Qu'en termes élégants, la cruelle réalité pouvait être enjolivée ! Le “potentiel de restructuration” était un gage infaillible de fortune pour un petit nombre d'élus. Une fortune inversement proportionnelle aux souffrances infligées aux malheureux qui, du jour au lendemain, n'avaient même plus leur force de travail à offrir au marché insatiable.
Hervé était de cette génération grandie dans les soubresauts du XXème siècle agonisant. “Vive la crise”, “Prends l'oseille et tire-toi”, “Votre travail, mon entreprise, sont à la base de notre richesse, surtout la mienne”, les apophtegmes ne manquaient pas pour se construire un surmoi, extrêmement libéral en matière d'enrichissement sur le dos des autres.
Le gentil capital amassé ne lui brûlait donc pas les doigts, pas plus que la conscience.
Ce que la morale ne pouvait pas pour lui fut pallié par un caprice du marché. Bizarrement, il subit une alerte salutaire sous la forme d'un échec imprévu. Peu avant son départ des États-Unis, la Bourse se mit effectuer des bonds désordonnés, telles les ruades d'un cheval emballé. Hervé se croyait particulièrement bien armé pour gagner encore plus dans ce contexte troublé. Mais ses fameux paramètres ne lui furent soudain d'aucun secours.
Sans raison selon ses propres critères, le marché s'orienta à la baisse. Hervé pensait avoir tout perdu quand, aussi mystérieusement, la tendance s'inversa. L'angoisse rétrospective lui permit de mesurer combien la fiction pouvait venir troubler la réalité, jusqu'à ruiner un destin. Il aurait alors pu reprendre ses billes, avec la conviction que l'argent, rapidement et indûment gagné, n'est qu'une chimère pour la communauté des humains. Il n'en fit rien, se contentant de conclure comme le savant de Boris Vian : “y a quelque chose qui cloche là-dedans, j'y retourne immédiatement”.
Sans état d'âme, il y retourna et façonna l'allégorie de “la patate chaude”. En fait, l'épisode fâcheux qu'il venait de vivre n'infirmait en rien les transferts colossaux de l'économie réelle vers la Bourse. Dans un monde globalisé, ou en passe de l'être, les sommes générées par la première demeuraient incommensurables par rapport à la cupidité de la seconde. Il fallait donc les attirer en plus grand nombre dans la sphère spéculative. Une fois l'opération accomplie, il suffisait d'un bon petit krach, voire d'un gros, pour remettre les compteurs à zéro. Une multitude de gogos se retrouvait alors les poches vidées, ou plutôt pleines de ce vent que patiemment on leur avait vendu.
Et dans les mains, la patate chaude dont plus personne ne cherchait à s'emparer... Brûlante, comme un sanglot enflammé en pure perte.
De retour en France, Hervé disposait d'une théorie empiriquement construite et de l'absence de scrupules nécessaire à son application. Il s'arrangea pour être embauché dans une société appartenant au groupe du Président, où son habileté à déjouer les pièges de la Bourse fut vite remarquée.
On le crut pourvu d'un sixième sens, fort utile pour deviner les fluctuations du marché. Il laissa dire, ce qui intrigua encore davantage ses supérieurs. Ainsi ferré, le poisson ne tarda pas à mordre à l'hameçon. Et le bouche à oreille eut l'effet escompté. L'information remonta jusqu'à Monsieur le directeur, qui consentit à le recevoir.
À l'issue de ce fiasco, Hervé a écrit dans son calepin :
Honte pour moi, mais heureusement ils ne m'ont pas laissé le temps de tout leur dire. À ne pas oublier.
L'hilarité du Président a fait des petits. Ceux, qui ont vanté inconsidérément la prescience du jeune homme, sont à présent ses meilleurs détracteurs. Depuis, ils lui rendent la vie impossible pour le pousser vers la sortie. Mais Hervé ne leur donnera pas la satisfaction d'une démission. Dédaignant les mesquineries qu'on lui impose, il met à profit le temps libre, gracieusement accordé par ses chefs, pour faire prospérer son capital.
Le jeu des sous-entendus et de l'esquive dure six mois, avant qu'on se décide finalement à lui signifier son renvoi, sous un prétexte fallacieux assorti d'un dédommagement conséquent. Un fabuleux semestre, au cours duquel Hervé a enfin déniché l'informaticien compétent qui l'aidera à prendre son envol.
Des connaissances communes les ont mis en contact et, d'emblée, le courant est passé avec Wahab. Celui-ci préfère qu'on l'appelle "Oueb". Ce surnom à l'homonymie prémonitoire est un vestige de son enfance passée dans une cité HLM. Wahab est doué, mais les préjugés quant à ses origines ne lui ont pas permis d'atteindre une situation égalant ses talents en langage basique. Lui aussi a dû traverser la mer. À Londres, les chasseurs de têtes ne se sont guère préoccupés de la provenance de son nom et de son prénom. Ils ont offert à "Web", comme ils l'écrivent, un emploi à sa mesure. L'informaticien, aujourd'hui comblé, conserve de son exil forcé un esprit revanchard, qui a tout de suite vibré à l'unisson de la désillusion essuyée par son nouvel ami.
Oueb s'est mis au travail à partir des données, patiemment rassemblées par Hervé. Il a élaboré un modèle apte à saisir le moment où la patate chaude devient brûlante... Les voici à présent en mesure de transformer le vieil adage des boursicoteurs, "tant qu'on ne vend pas, on n'a rien perdu" en "qui a vendu à temps, a et va beaucoup gagner".
"A gagné" parce qu'il a pris son bénéfice, "va gagner" parce qu'il aura mis son argent au chaud dans des valeurs refuges, soudain surcotées, ou parce qu'il aura racheté à bas prix à des propriétaires aux abois des biens dévalués, de nouveau prêts à fructifier.
Le virtuel à l'assaut du réel, a noté Hervé dans son carnet.
Hervé, à Paris, Wahab, en la lucrative Albion, se sentent enfin d'attaque. Ils viennent de créer leur propre compagnie. À parité et avec la connivence engendrée par une volonté partagée de prouver leur erreur à ceux qui les ont méprisés. Oueb, qui garde les traces de cette souffrance, a un flair infaillible pour jauger les hommes. Hervé, de son côté, n'a pas d'égal pour estimer la valeur des choses.
Ils sont complémentaires et en parfaite harmonie. Leur seul désaccord a résidé dans le choix du nom de la société. Wahab aurait aimé qu'on l'appelât “Gagner sans risques”. Hervé désirait une appellation plus énigmatique. “Les hauts fonds”, ça sonnait bien pour attirer le client. Mais au-delà, cela était censé receler un sens caché, pour les véritables initiés. Une image marine renvoyant à ces zones incertaines, où la terre immergée flirte avec la surface visible, affleure parfois, pour rendre la navigation périlleuse. Une parabole pour traduire le rapport confus entretenu par la finance avec l'économie, par la langue avec la pensée ou par les récifs avec l'onde capricieuse.
En cette occasion, Oueb découvrit combien son associé était entêté. Et il finit par céder, sans être convaincu d'avoir opté pour le bon choix.
Toutefois, le nom n'importe guère. Peu à peu, leur petite entreprise prospère à la manière des naufrageurs d'antan. “Les hauts fonds” se déploient. Ils empochent sans vergogne toutes les richesses qui viennent croiser à leur portée. À gagner sans risques, ils en arrivent à s'enhardir et à essaimer sous d'autres cieux, en Amérique, au Japon et jusque dans l'Empire du Milieu.
La tempête provoquée par la baisse subite mais prévisible de la croissance chinoise va d'ailleurs constituer pour eux un formidable jack pot, dont ils raflent la mise. Qu'au moins le malheur de la multitude fasse le bonheur de quelques-uns ! D'un seul coup, Hervé et Wahab se retrouvent à la tête d'une fortune qui leur permettrait de vivre une éternité fastueuse. Leur virtuel doré n'a vraiment rien à envier au réel tragique des verdicts prononcés en centaines d'années par de vieux juges américains.
Pour leur société, l'heure de la mue est advenue. À la suite de cette catastrophe, Hervé la transforme en une sorte de club pour milliardaires. D'acquisitions judicieuses en cessions juteuses, ce club huppé aimante l'argent, qui tombe irrésistiblement dans l'escarcelle de ses membres triés sur le volet. Un réseau d'officines écrans permet de convertir les investissements des gogos en monnaie de singe.
De l'or pour les siens, un brandon pour les autres !
Hervé a repris à son compte le vieux stratagème de la planche à billets. Comme les États promeuvent depuis belle lurette la rigueur monnétaire, “les hauts fonds” se chargent de dévaluer à leur place. Ils fournissent le savon, soufflent pour gonfler la bulle artificiellement et, au moment opportun pour eux, la crèvent sans ménagement.
Dans le carnet du “Boss”, comme l'appellent maintenant ses employés, on peut lire :
Passe, passe, passera,
La dernière, la dernière,
Passe, passe, passera,
La dernière en pâtira...
- "Boss", rumine Hervé comme un dragueur dépité d'avoir jadis été éconduit, ça le fait quand même mieux que "Président".
Guère mieux cependant, question solitude. Car Hervé, du haut de sa splendeur, s'est irrémédiablement éloigné du flot des mortels. Lassé de leurs succès, Oueb a fondé une famille et cultive dorénavant son jardin, là-bas quelque part en Floride. Il s'adonne à sa passion pour l'informatique. De temps en temps, il prête encore son concours à l'élaboration de programmes compliqués, inventés par le brain trust numérique des "hauts fonds". En réalité, il a laissé la main à son associé, se contentant de recevoir rubis sur ongle la part qui lui revient, à égalité, de leur commerce inéquitable de l'argent.
Son absence est préjudiciable à Hervé. Dans son entourage, plus rien ne lui résiste. Nul n'ose plus contrecarrer ses intuitions géniales, ni jouer de son entêtement, maintenant légendaire, pour l'amener à amender une idée hâtivement exprimée. La vertu grisante du manque de contradicteur ne dure qu'un moment. Et, déjà, le Boss ressent la fausseté de ses rapports avec autrui, jusque dans sa sphère la plus privée. Qu'elle est bien loin l'époque de Sally ! Les filles toujours plus belles, qui accompagnent ses nuits, ne sont que des passades, pour ne pas dire des passes que seule sa fortune intéresse.
Le désert d'une vie qu'Hervé peuple d'ordres, observés sans broncher par des subordonnés ébahis.
Par bonheur, le goût de la vengeance lui donne encore du tonus. Et, enfin, il va pouvoir l'assouvir. À la longue, la banque du Président s'est portée candidate pour intégrer les "hauts fonds".
Bienvenue au club des richissimes.
Au commencement, il y a un professeur qui a bâti sa réputation sur ses accointances avec les gens qui comptent. Il n'est pas difficile de le priver d'audience médiatique et de lui fermer les portes des cabinets ministériels, qu'il poussait jusqu'alors sans attendre qu'on l'invite à entrer. Quelques menaces à peine voilées et de menues piécettes dispensées d'un air altier... Puis rien n'est plus facile que de nuire à la renommée universitaire de l'individu. Faire en sorte que ses étudiants soient systématiquement dévalorisés. L'amicale des anciens élèves fera le nécessaire pour se désolidariser de celui qu'elle vénérait auparavant. Et un has been de plus, auquel livrer une somptueuse boîte de cigares, des Monte Cristo pour la circonstance, accompagnée d'une missive lapidaire : "Avec les compliments d'un jeune homme à un vieux monsieur".
Au coeur de la vengeance, on trouve un bras droit prêt à être dissocié de la tête qui le commande. Là il suffira de la routine habituelle. Puisqu'on sollicite "les hauts fonds", ceux-ci vont dicter leurs conditions. Placer leurs hommes aux postes stratégiques de la Banque du Président ; y prendre une participation substantielle, de bon augure pour une alliance future ; devenir progressivement incontournables pour la moindre prise de décision. À terme, le pouvoir change de main. C'est tantôt l'heure de regretter que les mérites passés d'un serviteur loyal soient devenus de nos jours ses principaux handicaps. Exit numéro deux ! Avec pour remerciement, une boîte de cigares et un simple mot en guise d'oraison : "Concept".
Au final, il y a un autocrate fatigué, qui sent peu à peu son empire se dérober sous ses pieds. Depuis le départ de ce pauvre Barbier, son ultime bouclier, les choses n'ont pas traîné. On ne prend plus de gants pour lui imposer des décisions qu'il réprouve. La vieillesse déclinante se montre paradoxalement moins patiente que la jeunesse humiliée. Les six mois de harcèlement endurés par Hervé ne durent qu'un trimestre pour le Président. Un beau jour, ce dernier réagit. Il pique une colère, éructe comme autrefois. Mais son interlocuteur, briefé par Hervé en personne, ne tremble pas. Calmement, il compatit et se dit assuré qu'un tel grand homme ne peut supporter plus longtemps d'avoir perdu la main. Il lui tend une lettre de démission, dont les clauses pourraient s'avérer moins généreuses si le Président usaient de procédés dilatoires avant de la signer. L'encre de son paraphe à peine séchée, le grand homme reçoit son présent de retraite. Une boîte de Monte Cristo, avec un message sibyllin : "Kenavo".
Comme si, tel un talisman, l'emploi de la langue des ancêtres avait la faculté de nous tenir à distance des désastres qu'on provoque.
La chute du Président a rendu à Hervé son allant. En cette occasion, il a expérimenté comment s'accomplissent les volontés des puissants.
Sans entraves !
Quand sur la Terre surgissent des désastres, "Les hauts fonds" s'en repaissent. La passion des hommes, qui les poussait à unir leurs forces pour échapper aux aléas d'un sort contraire, a vécu. L'ère de l'enrichissement débridé a réduit en poussière leurs sociétés, leur sociabilité et tous leurs efforts persévérants pour s'assurer collectivement un avenir meilleur.
Tout ce qui paraissait solide et établi se transforme en chimère. Ainsi soit-il de toute communauté humaine. Aux États, on a laissé la prérogative de battre monnaie. Mais c'est le marché qui fixe le tarif.
Pour s'accroître encore, celui-là a élargi son horizon. La mise en coupe réglée est immuable : approcher en douceur la cible afin d'en investir les abords, de là affaiblir ses défenses, puis fondre dessus et se l'approprier au moment opportun. Selon cette méthode, "Les hauts fonds" ont pris le contrôle de secteurs conçus initialement pour échapper aux fluctuations de l'économie marchande. La santé, l'hydre caritative, l'éducation sont devenues pour eux des activités rentables, des bulles qu'ils font grossir avant de les crever.
Mais il faut maintenant dévorer d'autres proies. Le prochain objectif paraît totalement fou.
Oueb l'a d'abord rejeté : "irréaliste".
Comme à l'accoutumée, Hervé a ensuite plaidé sa cause. Et tous les deux sont parvenus à un terrain d'entente :
- Banco !
Hervé sent son staff frissonner lorsqu'il lui présente le projet. Un exposé bref, percutant.
- Le but est simple, claironne-t-il d'entrée. Marchandiser la Justice. Lorsque l'État est en déliquescence, son attribut régalien par excellence ne peut qu'être malade. La manœuvre d'encerclement n'en sera que plus simple. On est d'ores et déjà disposé à nous confier en régie des pans entiers de la Justice. Parlons de sous-traitance, pour sauver les apparences et ménager les susceptibilités. Notre groupe est en mesure de leur fournir des prisons et de les gérer. En outre, nous pouvons les décharger de toutes les tâches qui les encombrent. Dès que je vous aurai donné le feu vert, Mesdames et Messieurs les informaticiens, vous devrez inventer des instruments d'aide aux procédures d'instruction et à l'archivage des décisions. Il faudra posséder un outil permettant de reconstituer les différents scenarii associés aux affaires, d'établir des probabilités relatives à la culpabilité ou à l'innocence des justiciables. En déchargeant de ces tâches fastidieuses et ingrates le personnel des tribunaux, on donnera à celui-ci le temps de s'acquitter pleinement de la dimension humaine de sa mission. L'humain, voici la clé. Car ils auront besoin de nous pour faire tourner la boutique. La collégialité qu'ils appellent déjà de leurs vœux se basera sur un binôme inattendu : l'expert juridique et le spécialiste en informatique. Dans ce partenariat, chercher qui aura le savoir, vous saurez qui détiendra le pouvoir. Étape suivante : l'affaiblissement de la cible. Ils ont déjà bien préparé la tâche. Leur système est asphyxié et louvoie comme un bateau ivre. Un jour la Justice prône la sévérité, le lendemain l'état de droit. Un jour elle condamne à tour de bras, le lendemain elle absout. Quiconque leur redonnera un semblant de cohérence, sera fêté comme un héros. Restons modestes, contentons-nous d'un rôle d'auxiliaire efficace. Mesdames et Messieurs les financiers, ce sera alors à vous d'entrer dans le bal. Des sommes colossales seront en jeu. Il serait dommage d'empêcher la cotation en Bourse de cette belle entreprise. Pour le lancement, le pays de l'habeas corpus me paraît le mieux indiqué. Pour conclure, je vous signalerai que ce type de délégation de l'autorité publique à des intérêts privés n'est pas une nouveauté. Il connut même son heure de gloire avec les fermiers généraux. Bénie soit notre époque qui se pâme devant de pseudo-innovations qui nous viennent de si loin. Marie va vous communiquer une note de synthèse. Pas de question, je suppose ? Alors, Mesdames et Messieurs, au travail !
Après de timides débuts, le "département Justice des hauts fonds" connaît un développement spectaculaire. Comme s'il tirait fierté d'avoir été choisi, le Royaume Uni est à la hauteur des espoirs placés en lui. Le pragmatisme britannique fait merveille quand ça peut rapporter gros. Il innove et dispose de la langue universelle pour répandre sur la planète ce qu'il croit avoir inventé. De fait, le rock'n roll est soluble dans la charia. Moyennant quelques adaptations, ce modèle de rationalité juridique est adopté à Dubaï. Le nouvel Eldorado babelesque va remplir sa fonction : exhiber une rentabilité exponentielle, qui affole les traders aux quatre coins de la planète.
La tranquillité et la sûreté n'ont pas de prix. Inutile donc de parler d'argent. Quand on aime, on ne compte pas.
Nul n'étant prophète en son pays, Hervé se heurte un temps à l'esprit rebelle de ses maudits compatriotes. Mais ces irréductibles, il suffit de les laisser brailler, de leur donner raison sur les principes... Et ils sauront se montrer particulièrement souples dans la pratique.
Trois ans à peine auront suffi à monnayer la Justice. Le rêve ancien du Président, "actionner le populo", va se concrétiser de façon inédite. À la Bourse, les gens misent en masse sur la Justice. À la ville comme aux champs, ces nouveaux convertis au commerce de la Loi se soumettent de bonne grâce à celle-ci.
Seul le marché est apte à créer de nouveaux équilibres bénéfiques au genre humain, s'est réjoui Hervé dans son calepin.
Pour Hervé, l'existence est devenue bougrement ennuyeuse. Sa solitude lui pèse. Pourtant, il ne quitte plus guère son bureau où seule Marie, sa secrétaire dévouée, apporte un peu de vie. Oueb lui a conseillé de profiter de sa fortune pour voyager, se cultiver... Bref se lâcher. Mais il a décliné la proposition. Même au spectacle, il demeure "The Boss", qui pense toujours monnaie.
Pareille au reste, la culture génère des profits dérivés, comme les produits du même nom. Pourquoi faudrait-il les laisser se perdre ?
Mais est-ce encore la culture ? La mise en coupe réglée de la Justice constitue le paradigme des effets collatéraux engendrés par l'intrusion du business dans l'univers des valeurs. Le fonds d'archives judiciaires est une source intarissable d'inspiration pour la production télévisuelle. De téléfilms en séries, la caméra explore les méandres de l'âme humaine, ses propensions à slalomer entre le mal et le bien. Pour les érudits et les snobs, des versions littéraires et cinématographiques font l'affaire pour répandre parmi l'élite luxe, calme et servilité. Comme dans un jeu vidéo, la gigantesque interactivité ainsi créée unifie les hommes sur la planète.
La pensée uniformisée ne connaît plus de tabou. Cependant, elle est condamnée à tourner en rond. Tant qu'elle ignorera les turpitudes des "hauts fonds" et de leurs tentaculaires dépendances, les risques d'émancipation sont réduits à néant.
Pour se prémunir d'une telle mésaventure, Hervé a mis au point un système de contrôle qui lui permet d'annihiler toute pensée déviante, voire d'en devancer l'éclosion. En l'occurrence, l'implication de sa société dans le champ éducatif s'avère un garde-fou appréciable. Toutes les idées originales convergent vers Hervé. Celui-ci fixe alors la conduite à tenir avec la personne concernée. Généralement, il s'agit de mêler une relative liberté à un encadrement renforcé. La liberté pour donner à la pensée sa chance d'exister, l'encadrement pour amener le penseur sous les auspices tutélaires des "hauts fonds".
Cette assurance sur l'avenir fonctionne à merveille. Grâce à elle, un obscur étudiant chinois est en passe d'être repéré. Le Boss vient de relire attentivement le dossier qu'on lui a préparé et a immédiatement inscrit sur son carnet :
Tao Qiang : à suivre.
Le bloc-notes tout juste refermé, le signal lumineux de l'interphone prévient le patron qu'on veut lui parler.
- Oui, Marie.
- Monsieur, c'est Monsieur Chibani qui désire vous joindre.
Hervé sait que Oueb répugne à utiliser leur ligne directe. Il préfère parler à la secrétaire, se montrer attentionné à son égard et s'enquérir de nouvelles d'Hervé par son entremise.
- Vous deux, vous avez encore cassé du sucre sur mon dos.
- Mais pas du tout, Monsieur, qu'allez-vous donc imaginer ?
- O Kay, Marie, mes amis ne sont pas si nombreux pour que je les accable de reproches. Merci, passez-moi Wahab je vous prie.
...
- Allo, Oueb ? Salut...
- Salut Vévé. Comment vas-tu ?
- Bien, mais tu le sais déjà. Marie t'a fait son rapport... Dis-moi plutôt ce qu'il en est pour vous.
- Florida is nice.
- Pour ça, j'étais au courant. Je voulais parler de toi, d'Elixane et des enfants.
- Ils rentrent de la montagne. Les petits ont repris le chemin de l'école et Elix s'est remise à chiner. Tu vas voir quand tu viendras. C'est fou ce qu'elle arrive à faire avec toutes ses vieilleries. La maison est devenue une véritable tanière de broc. Dans ta piaule, tu découvriras un pieu à baldaquin. Viens accompagné, si tu ne veux pas te perdre dans ce grand lit...
- C'est plus papa, que je vais t'appeler, mais maman. Tu veux me marier ou quoi, car celle que je présenterai à mon filleul sera la bonne. Et lui, comment va-t-il ? Il ne s'ennuie pas trop de son tonton Hervé ?
- Habib-George est en pleine forme. Tu serais fier de lui. Il est presqu'aussi têtu que toi. Il commande sa petite sœur. Un vrai chef.
- Et le golf ?
- Je crois qu'il est doué. Tu as intérêt à te méfier, quand tu joueras avec lui. Il manque encore de force, mais sa technique est assez phénoménale.
- Je vais plutôt défier le papa...
- Crapule, c'est pour ça que tu voulais que je te rappelle.
- Entre autre. Mais, plus sérieusement, j'aimerais qu'avant ma venue en Floride, tu fasses un saut à Paris. On pourrait ensuite repartir ensemble.
- T'es fou. C'est l'hiver là-bas. J'ai déjà échappé à Squaw Valley, c'est pas pour venir faire du ski de fond sur le Champ de Mars...
- Non, non. On a du chauffage dans les locaux des "hauts fonds". Marie a dû te le dire. Elle ne s'est pas plainte du froid pendant vos messes basses. J'ai besoin de toi. Je m'apprête à recevoir un petit jeune, très prometteur à ce qu'on me dit. Dangereux, mais prometteur.
- Et c'est pour ça que tu veux me faire venir à Paris ?
- Affirmatif. Tu es le meilleur pour savoir ce qu'il a vraiment dans la tête et dans les tripes.
- Je t'arrête. Pour ça, Hastings et Gerbault feront amplement l'affaire. Mais je suis persuadé que tu pourrais y arriver tout seul. Qu'est-ce qui te prend de douter ainsi ?
- Je dois vieillir.
- Alors, compte sur Elix et moi pour t'offrir un bain de jouvence, à la fin du mois. Et si on faillit à la tâche, Hab-Jo nous suppléera avantageusement.
Le sort en est jeté. Hervé a décidé de recevoir ce Tao Qiang. Il lui faudra juger par lui-même, car Hastings et Gerbault sont trop occupés à lui complaire pour lui donner un avis intéressant. En tout cas, on ne lui a pas menti. Le jeune, qui lui fait face, semble à la hauteur de sa réputation naissante. Comme s'il avait conscience de tenir la chance de sa vie, il s'est vêtu sobrement, mais de façon recherchée. Les couleurs des vêtements qu'il porte sont assorties avec goût. L'impression soignée, qu'il dégage, compense avec bonheur son aspect juvénile.
Une allure d'enfant au service d'une pensée déjà mûre.
Sa voix douce répand alentour une bienfaisante impression de sérénité. Hervé doit faire des efforts pour se concentrer sur le contenu et ne pas se laisser hypnotiser par la mélodie envoûtante du discours.
Celui-ci est parfaitement articulé en deux parties d'égale longueur. La première, une analyse solide et rigoureuse du fonctionnement du marché, sert de soubassement aux perspectives tracées dans la seconde. Les notions abordées, l'éthique, l'intérêt général, le bien commun, sont étrangères à la pratique ordinaire des "hauts fonds". Et déjà, la conclusion de cet exposé, bref et percutant, tombe : "le marché doit anticiper les changements que l'on sent poindre dans la conscience collective mondialisée".
Hastings et Gerbault sont out depuis longtemps. Inutile de les laisser poser des questions. C'est Hervé qui s'y colle, maladroitement au début, de plus en plus précisément par la suite. Les réponses fusent. De plus en dérangeantes, elles sont une véritable remise en cause de l'activité des "hauts fonds", depuis leur origine.
Inaudible pour Hervé. De façon abrupte, il coupe la parole à Tao Quiang.
- Mais comment pouvez-vous croire que la loi du marché serait insuffisante pour réguler la société ?
Il ne laisse pas son interlocuteur répondre et laisse éclater un fou rire moqueur, qui met un terme à leur entretien.
De ce jour aurait dû dater une nouvelle résolution d'Hervé : ne plus jamais rire ainsi de quiconque.