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Bernard Fainzang,
2006
écrivain, auto-éditeur, du pays d'Auch |
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| Du bon usage du mensonge |
I
Qu'elle était sale la campagne !
En 1939, la Troisième République ouvrit, à Gurs* (Basses Pyrénées**), un centre d'hébergement pour les réfugiés de la guerre civile d'Espagne. Des camps, bâtis à la hâte, devaient permettre de disséminer, en divers lieux du Grand Sud, les milliers de personnes réduites à l'exil à la suite de la victoire des fascistes en Ibérie.
Aux confins du Béarn, les migrants chassés par Franco n'avaient pas reçu l'accueil dû aux combattants de la liberté. De méchants esprits n'avaient pas tardé à déployer leur détestation pour l'étranger. Ils s'étaient insurgés :
- Que vient faire chez nous "cette vermine qui dénature et pourrit la France" ?
À l'époque, les xénophobes ne sacrifiaient pas au langage politiquement correct pour déverser leur fiel. Le carnage espagnol avait donné des ailes à leur pensée fétide.
Et la guerre, après la honte, était venue.
La vieille République, née aux heures tristes du massacre de la Commune de Paris, s'éteignit par une nuit, plus sombre encore. Le monde allait vivre, cinq années durant, un atroce calvaire, qui rendit malheureusement possible l'établissement d'une graduation indépassable dans l'abjection.
Reconnaître ainsi l'existence du pire n'atténue en rien la gravité des autres maux endurés depuis les origines. Au contraire, l'humanisme nécessaire à penser une telle horreur longtemps après ne peut que conduire ceux qui s'engagent dans cette démarche intellectuelle à haïr tous les crimes infligés aux hommes et à combattre leurs auteurs.
Par un acte à la légalité douteuse, le pays vaincu et hébété s'était soulagé en confiant à un vieux traître le pouvoir, ou plutôt les miettes que les nouveaux maîtres voulaient bien lui laisser.
Les pleins pouvoirs de l'apparence !
Le régime autoproclamé "état français" n'était pas dépourvu cependant d'une réelle capacité de nuisance, tant son zèle à devancer les désirs des nazis le guida. D'emblée, le chef fantoche engagea sa responsabilité pénale, en édictant des lois scélérates. La suite fut à l'avenant. Toutefois, la justice finit par triompher. Celui qui avait fait don de sa personne à une cause méprisable fut condamné à la peine maximale, commuée en détention à perpétuité. Son exécution n'aurait pas réparé les morts et le malheur qu'il avait provoqués. La France eut la sagesse de ne pas faire de Pétain un martyr, mais un coupable...
Coupable, à jamais.
Gurs eût pu figurer en bonne place dans l'acte d'accusation. Sa capacité d'accueil -dans des conditions déplorables, s'entend- pouvait atteindre 18500 personnes. Au regard de ce critère quantitatif, ce fut la plus grosse des taches indélébiles – Le Vernet, Nexon, Noé, Récébédou, Le Barcares, Rivesaltes, Les Milles, Septfonds, etc.-, qui souillèrent la carte de cette zone, nommée "libre" par un outrecuidant abus lexical.
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* pour connaître la véritable histoire du camp de Gurs, on se référera utilement à l'étude de Claude LAHARIE, Le Camp de Gurs – 1939-1945 un aspect méconnu de l'histoire de Vichy, J&D Editions, 1995. Il existe aussi une Amicale du Camp de Gurs qui promeut une mission de connaissance historique de ce sombre épisode et perpétue un devoir de mémoire et de citoyenneté auprès des jeunes générations.
** "Basses Pyrénées" est l'ancien nom de l'actuel département des Pyrénées-Atlantiques.
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Quelque 60000 "indésirables" subirent la privation de liberté et les mauvais traitements, dans ce camp d'internement. Une ville hagarde de baraquements en bois, hissés comme le décor d'une tragédie !
Avec l'acuité des temps de crise, le provisoire de 1939 s'éternisa. Les 80 hectares de lande argilo-sableuse, où le camp avait été installé bien à l'écart des villages environnants, se transformaient en bourbier dès qu'il avait plu trois gouttes. La glèbe boueuse était à l'image de la misère et de l'ennui qui régnaient en cet endroit inhospitalier.
Seule la mort, attirée par la vulnérabilité des innocents et infortunés captifs, témoignait qu'en dépit de leurs diverses origines, les êtres humains sont éternellement égaux. 1072 internés reposent au cimetière du camp. Et que dire des milliers de vies, venues contre leur gré errer à Gurs, puis volées en d'autres enfers ayant pour noms Auschwitz, Mauthausen et tant d'autres mouroirs !
Le court récit, qui sera maintenant conté, est une fiction librement inspirée de faits réels. Ne prétendant pas à la vérité, il autorise son auteur, dont on comprendra aisément qu'il tienne à conserver l'anonymat, à invoquer Verlaine pour introduire sa narration :
Vers
Saint-Denis c'est bête et sale la campagne.
C'est pourtant
là qu'un jour j'emmenai ma compagne.
En ces années 40, vers Gurs, c'était bête et sale la campagne. Nulle envie d'y mener une compagne.
Puisse cette histoire, en partie inventée, faire office de pancarte en nos mémoires, comme ces vers clôturant le poème, intitulé Paysage :
Et
des obus tout neufs encastrés aux pilastres
Portaient écrit
autour : SOUVENIR DES DESASTRES.
*
II
Une longue attente
Le mercredi 3 mars 1943, une agitation malsaine s'abattit sur Gurs. L'administration française, ayant conservé la totale autorité sur le camp, allait avoir l'occasion de démontrer son savoir faire. Elle livrerait à l'heure dite le contingent promis de Juifs. En route pour l'Allemagne, ou plus loin à l'est où celle-ci étendait son soi-disant espace vital ! Là-bas, on saurait employer utilement la force de travail de cette masse qui s'étiolait ici.
Quatre jours auparavant, le 27 février, un convoi de 925 personnes, hommes et femmes, était parti pour la destination inconnue. Aujourd'hui, il convenait de s'acquitter d'un nouvel envoi d'environ 800 hommes. Avec les quatre transports déjà organisés en août et septembre 42, la direction du camp atteindrait le nombre imposant de près de 4000 Juifs transférés, des étrangers et même des "sans-patrie".
Cet effectif vaudrait assurément au chef du camp et à ses subordonnés les félicitations du préfet des Basses Pyrénées. Lui-même serait congratulé par Vichy et par ses interlocuteurs allemands, qui n'auraient qu'à se réjouir de lui avoir donné carte blanche pour honorer les engagements de l'état français.
Ce 3 mars, tôt matin, une effervescence de mauvais aloi régnait parmi les gardiens. Ces civils, en étroite liaison avec la gendarmerie et la garde mobile, devaient assurer la première étape du voyage, du camp à Oloron, abritant la gare la plus proche d'où partiraient les wagons plombés.
La journée promettait d'être longue : on ne déplace pas sans peine plusieurs centaines de personnes. Forts de l'expérience des précédents convois, les bricards chefs, d'anciens sous-officiers n'ayant pas retrouvé leur place dans la maigre "armée d'armistice" et recyclés dans l'encadrement des garde-chiourme, avaient prévenu leurs hommes :
- Il faudra rassembler tout ce beau monde et le tenir à l'oeil pendant des heures. Inspirer la peur des représailles pour dissuader les éventuels fuyards, sans effrayer. Une bonne organisation et le calme des internés sont la clé de la réussite de l'opération...
Lors de l'appel matinal, Joseph avait appris que son nom figurait sur la liste. Né en mars 1924 à Varsovie, il approchait de ses dix-neuf ans. Son nom, Fignanza, recelait une bonne part de mystère. Sa consonance hispanique était à double tranchant. Par les temps qui couraient, il dissimulait fort à propos sa judaïté. Toutefois, il attirait systématiquement les questions indiscrètes. Les curieux, plus ou moins bienveillants, souhaitaient connaître la provenance de ce patronyme, qui ne sentait pas bon l'autochtone dans les divers endroits par où Jo était passé. D'un naturel méfiant, celui-ci avait appris à ne pas répondre. Que dire d'ailleurs de cette supposée migration, dont lui avait parlé son père, ayant amené de lointains ancêtres à fuir les persécutions dans l'Espagne catholique de la reine Isabelle ? Quand d'autres découvraient l'Amérique, la famille avait dû émigrer vers la lointaine Vistule.
De sa Pologne natale, Jo n'avait conservé aucun souvenir. Comme il l'apprendrait plus tard -en fait, bien après la guerre-, il n'en avait pas laissé non plus. Son père Melech, peu enclin à subir le sort de chair à canon dévolu aux Juifs, avait déserté l'armée de Pilsudski. Revenu clandestinement en Pologne en 1923, pour préparer le départ des siens, il avait pris soin de sa descendance. Le 18 mars 1924, en l'absence du papa, un troisième enfant était né chez les Fignanza. Un petit frère pour leur fille aînée et leur premier fils, que sa mère Idès n'avait pu déclarer en raison des circonstances illégales ayant présidé à sa conception.
Du coup, Jo n'était pas né, comme le lui assurerait dans les années 60, une fonctionnaire butée, digne de ses devanciers chargés de l'administration du camp de Gurs.
- Monsieur, avait dit l'employée du tribunal d'instance avec le plus grand sérieux, pour nous vous n'êtes qu'une présomption. Prouvez nous le contraire.
Aux yeux de la loi, Jo avait dissipé le doute grâce à deux témoins complaisants, curieusement de quelques années ses cadets mais légalement autorisés à certifier qu'il existait bel et bien et était ce qu'il prétendait être.
Très vite après cette naissance sujette à de futures controverses, Idès et les enfants avaient rejoint Melech en Palestine. Dans l'histoire familiale, certains verraient ultérieurement, dans ce retour aux racines, l'accomplissement d'un projet sioniste originel. Avec autant de conviction, d'autres trouveraient, a posteriori, une caution paternelle à leur engagement communiste dans son refus de combattre la glorieuse Armée Rouge de la grande URSS. Malheureusement les nazis ne laisseraient, ni à Melech, ni à Idès, la chance d'arbitrer ces différends parmi leur progéniture, devenue adulte à son tour et restée indissociablement unie malgré les divergences idéologiques.
Le 14 septembre 1942, elle à 50 ans, lui à 47 ans avaient été assassinés à Auschwitz. Bien trop jeunes pour mourir, mais déjà trop vieux pour servir de main d'oeuvre esclave à l'économie du IIIème reich. Sans le savoir, ce 3 mars 1943, Jo était orphelin depuis presque six mois. Dès juin de l'année précédente, il s'était comporté comme tel.
Après la Pologne, la Palestine n'avait guère été clémente avec les Fignanza. Le climat insalubre et les conditions sanitaires défaillantes leur avaient ravi Esther, leur fille aînée. Le petit Joseph était au plus mal lorsqu'ils avaient décidé de reprendre le chemin de l'exode, à destination d'Anvers où vivaient des cousins de Melech. Deux jeunes frères y étaient nés, puis une petite soeur, Suzette. Jo avait vécu une enfance et une adolescence pauvres mais heureuses au royaume de Belgique, dont il serait sans doute à terme devenu citoyen.
Mais en mai 1940, les troupes hitlériennes s'étaient ruées sur les États neutres du nord. En vertu d'un accord avec la France, des familles belges avaient été évacuées vers le Sud de la France. Bien que "pas né" et apatride, Jo avait bénéficié, avec les siens, de cette mesure protectrice. Cela les avait conduits à Lizac, un petit bourg du Tarn et Garonne des environs de Moissac. De culture euddish largement enrichie d'apports flamands, les Fignanza avaient reçu un accueil solidaire en terre occitane, où les cinq enfants s'étaient initiés à la francophonie avec plus de facilité que leurs parents.
Malgré les périls, la vie aurait pu, une nouvelle fois, reprendre le dessus. Or les sympathies maréchalistes et l'antisémitisme de l'instituteur, également secrétaire de mairie, leur avaient été fatals. Melech, ses deux fils aînés, Jules* et Joseph, avaient été internés au camp de Septfonds. Par bonheur, les trois petits, Henri, Daniel et Suzette, furent pris en charge par la maison des Éclaireurs Israélites de France** de Moissac, ce qui les sauva.
- Un temps, raconteraient les vieux Lizacais ayant vécu cette époque troublée, on vit la pauvre maman juive esseulée et tentant de survivre de la générosité de braves gens apitoyés par tant d'injustice envers une famille que leur village avait adoptée.
Par un caprice d'humanité qui la mènerait à la mort, elle rejoignit son mari et ses fils à Septfonds. Ses deux garçons, pressentant le malheur, n'avaient qu'une idée en tête, s'enfuir. Ensemble, ils avaient déjà tenté leur chance de passer en Espagne. Malheureusement, il n'avait pas trouvé de filière d'évasion et leur essai s'était achevé à Luchon. Refoulés par les gendarmes, ils étaient revenus à la case départ. Derechef des proies faciles pour la solution finale, dont les tortionnaires dépravés de Wannsee hâtaient les préparatifs.
Par un beau jour de juin 1942, comme s'il pressentait la proximité de la menace qui pesait sur eux, Jo avait littéralement disparu.
Pas né, pas vu, pas pris !
Tandis que les sbires de Bousquet allaient commettre l'irréparable, il s'était offert un été rimbaldien, comme si au-delà de dix-sept ans on avait encore le droit de ne pas être sérieux. Il s'en était allé, les poings dans ses poches crevées. Son paletot, quoique réduit à la plus simple expression, aussi devenait idéal... La route, qu'il avait suivie au hasard, l'avait mené dans un hameau au bout du monde, tellement loin de la guerre. Là, il avait trouvé à se faire employer, moyennant le gîte et le couvert, par un paysan sans âge. Le vieux n'était pas curieux de nature et se contentait de l'appui de ce jeune, courageux et habile de ses mains.
Tout juste trouvait-il un peu bizarre ces habitudes hygiénistes, qui s'avérèrent pourtant fort utiles à Jo au cours de ses internements successifs. Lui ne se lavait qu'en de rares occasions et, s'il avait eu l'idée de l'ôter, sa chemise aurait tenu toute seule par la grâce de la sueur séchée et de la crasse accumulées.
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*Rescapé d'Auschwitz et de Buchenwald, Jules a livré son témoignage de la réalité de la Shoah dans un livre : Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, Ed. L'Harmattan, 2002.
**l'histoire du sauvetage de nombreux enfants juifs par l'EIF est exposée dans l'ouvrage de Catherine LEWERTOWSKI, Morts ou juifs -La Maison de Moissac 1939-1945, Ed. Flammarion, 2003.
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- Il est vrai, ironisait Jo au cours de cette tranche de vie presque irréelle, que seuls les gens sales ont besoin de faire leur toilette...
Presque irréelle, parce que même au fin fond de la campagne, la délation allait bon train. Jo fut dénoncé et les gendarmes vinrent le chercher. Il n'oublierait jamais l'humiliation de ce voyage vers Gurs, en septembre 1942. Menotté et encadré par deux pandores, qui obéissaient aux ordres -n'allez pas croire, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, qu'ils aient pu se rendre complices d'une vile entreprise-, il avait soudain mesuré le poids des regards hostiles et suspicieux.
De quoi devenir raisonnable et, tout à coup, avoir la claire conscience, au plus profond de soi-même, que désormais il faudrait en toutes circonstances ne plus s'abandonner à la confiance aveugle et conserver ses distances avec toutes les formes de démonstration passionnelle. Devenu communiste par la force du destin décrit dans cette épopée, il en administrerait une preuve éclatante quelque dix ans plus tard, en ne sacrifiant pas aux hystériques effusions qui accompagnèrent le deuil de Staline. Ce n'était pas son "coeur bien accroché", hérité de la souffrance des camps, qui s'exprima alors. C'était le refus intrinsèque de s'abandonner aux épanchements collectifs de haine, de liesse... ou de peine.
Un véritable vaccin contre les désastres, de l'esprit comme de l'action.
Le 3 mars 1943 s'éternisait comme un jour sans pain. Arrivé tôt à l'îlot E du camp, où étaient rassemblés les Juifs en partance, Jo était pratiquement résigné à se laisser conduire où on voulait l'emmener. Est-ce que ça pouvait être pire qu'à Gurs ?
Et puis les heures défilèrent et l'on n'en finissait pas d'attendre. À croire qu'y compris dans une situation dramatique, l'administration française cherchait à délivrer une image caricaturale d'elle-même.
- Goldstein, s'époumonait un gardien.
- Mais je me tue à te dire que c'est celui qui nous manque, criait un autre.
- Faut le trouver dare-dare, il fait partie de la prochaine fournée.
- Ces deux-là, avait murmuré un voisin de Jo, le jour où la connerie a été distribuée, ils ont couru aussi vite qu'aujourd'hui.
- Et quand les cons danseront, avait ajouté un autre tout aussi bas, ils seront pas à l'orchestre.
Lorsque les gardes du camp avaient enfin mis la main sur Goldstein, c'était Grimberg qui n'y était plus.
Oh ! là là ! que de rafles bien huilées ils avaient rêvées ! Par bonheur, les désirs les plus néfastes ne sont pas toujours exaucés.
Une salutaire envie de pisser avait poussé Jo à s'éloigner du lieu de rassemblement pour sacrifier à Dame Nature. En chemin, il avait constaté que le fait de ne pas avoir de nom de famille commençant par un G équivalait, à cette heure-ci, à un authentique sésame. Plusieurs fous furieux s'étaient précipités sur lui et, en entendant "Fignanza", l'avaient laissé partir sans autre forme de procès. Dans l'abécédaire des gardiens, l'ordre alphabétique n'était pas respecté. L'on pouvait donc craindre que, pour les "F", n'était pas prêt d'arriver leur tour d'être chargés dans une énième rotation de camions en partance pour Oloron.
Jo estima avoir le temps de retourner à son baraquement. Il y serait quand même mieux qu'ici à attendre et peut-être trouverait-il à manger. Arrivé au portail de l'îlot, il avait lancé avec aplomb au surveillant : "on m'a demandé d'aller chercher Grimberg".
Sur la voie centrale, une route bitumée de 1,7 km de long donnant à Gurs l'allure d'une ville-rue, il fit mine de partir à gauche, en direction des bâtiments de la direction. Puis il revint sur ses pas, passa dans le dos du surveillant auquel on avait demandé de contrôler les sorties. Il poursuivit son chemin jusqu'à l'îlot H, où se trouvait sa baraque.
Aux abords de celle-ci, il aperçut le vieux Pablo, qui faisait du gringue à travers les barbelés aux femmes du quartier voisin.
- Rrrosséf, s'était exclamé l'Espagnol, quéche qué tou fous ?
- Tous des schmocks, là-bas. Je me suis taillé ; j'en avais marre.
- Qué malor ! Y é né vo pas qué tou rétournes. Tou dois té cachè...
Pablo Sanchez, alias "le vieux Pablo", était son voisin de paillasse. Il devait son nom à l'ancienneté de son séjour à Gurs et à sa jeunesse envolée à la suite de la défaite contre les franquistes. À 39 ans à peine, il était blanchi sous le harnais, comme on a coutume de dire. Il n'avait pourtant rien perdu de son humour. Son envie de séduire la gent féminine était intacte, ce qui ne manquait pas de rehausser son prestige aux yeux de Joseph.
Pablo aimait bien "Rrrosséf, lé gamine". Les efforts de celui-ci pour apprendre les paroles de la "Cucaracha", la chanson zapatiste reprise comme hymne par son bataillon, l'émouvaient. Il riait aux larmes à l'entendre chanter faux. Surtout, il avait trouvé chez ce jeune un auditeur attentif, auquel il n'avait pas été difficile de communiquer la flamme de l'éphémère République espagnole. Les ennemis de nos ennemis étant nos amis, Jo s'enthousiasmait aux exploits des défenseurs de Bilbao, que Pablo revivait comme s'il y était encore.
Puisque Jo en avait décidé ainsi, il importait maintenant de lui faire rater son train.
*
III
Un sommeil salvateur
Pablo avait l'esprit pratique et sa connaissance de la débrouille pour survivre au camp était infinie. Il fit entrer le jeune compañero dans la baraque. Des missions périlleuses derrière les lignes franquistes lui avaient enseigné que, pour le clandestin, aux déplacements correspondent les pics de dangerosité. Aussi bien Jo devait se terrer ici avec l'espoir que l'on ne viendrait pas l'y rechercher. Il fallait tenir quelques heures. S'ils ne le trouvaient pas, les outres abroutis ne pourraient pas retarder le convoi ad vitam eternam...
Et Pablo était resté avec Jo, l'aidant à patienter et à conjurer la peur des risques encourus pour avoir désobéi. De ce jour datait sans doute cette formule qu'il énoncerait souvent ensuite, philosophe : « la peur n'écarte pas le danger ».
Le soir de cette fin d'hiver était tombé, apportant le froid qui s'insinuait dans les fissures de leur chambrée. Celle-ci s'était peu à peu remplie de ses occupants et le républicain espagnol avait senti monter l'espoir. Chaque minute gagnée était un bien précieux. Lorsqu'il y aurait tout le monde, on pouvait faire confiance aux gardiens pour effectuer une intrusion musclée qui créerait une pagaille propice au fugitif.
Un drôle de fugueur au demeurant, comme si la terreur des bourreaux encastrait les périls les uns dans les autres, pareils à des poupées gigognes. Et sans trop savoir, Jo était particulièrement bien inspiré de vouloir se cacher dans celle-ci à Gurs, assurément peu séduisante mais, ô combien, moins rebutante que le laideron infâme qui les contenait toutes, là-bas vers Pitchi Poï.
- Ouné maritorne, aurait pu dire Pablo en hommage à Cervantès, dont la liberté hilare prouvait que l'Espagne ne serait pas toujours cette ombre d'elle même, malgré le joug imposé par cette canaille de Franco.
Ce 3 mars 1943, le "vieux" républicain n'avait qu'un regret : celui d'avoir pris le parti, il y avait bien longtemps, des "partisans de la lumière" contre ceux qui privilégiaient la chaleur. Pour que les premiers puissent lire, écrire, dessiner, la faible lumière de la baraque restait constamment allumée. Bien que peu instruit, Pablo avait pris le parti des intellectuels, une dette dont le péon andalous s'était bravement acquitté envers le Savoir. Cette nuit, l'obscurité aurait toutefois mieux convenu à son dessein.
De guerre lasse, Jo était parti s'allonger sur sa paillasse. D'expérience, il se méfiait du sommeil. Au camp, celui qui ne faisait pas l'effort de se lever glissait progressivement vers sa fin. Pourtant, pouvoir dormir était aussi une nécessité pour survivre. Paradoxalement, lorsque l'on manque de tout, il faut pouvoir récupérer afin d'user avec parcimonie ses maigres réserves. Endurci par son escapade de l'été précédent, insensible au bruit ambiant autant qu'à la lumière, Jo avait la chance de pouvoir dormir dans n'importe quelles conditions.
Alors que son sort se jouait, il sombra dans les bras de Morphée.
Jo a 13 ans et n'est déjà plus un enfant. Son père lui a trouvé une place d'apprenti chez un fourreur. La petite paye qu'il rapportera à la maison, ajoutée à celle de Jules qui est électricien, mettra un peu de beurre dans les épinards, même si ce n'est pas trop cacher. C'est un dimanche de 1937. Un lendemain de shabbat, et Melech emmène Jo, Henri et Daniel à l'Exelsior, un cinéma d'Anvers. L'estuaire de l'Escaut conserve encore cette insouciance que les mauvaises rumeurs venues d'Allemagne n'ont pas encore dissipée. Sur l'écran, Tom Mix émerveille de ses prouesses les trois frères. Plus âgé et indépendant, Jules ne les a pas accompagnés et la petite Suzette est restée à la maison avec leur mère. Comme d'habitude, Melech s'est endormi. À présent, il ronfle au point que ça en devient gênant. Chez les Fignanza, les hommes se sont transmis le chromosome des ronfleurs depuis des lustres. Ils n'en sont que meilleurs dormeurs, ce qui n'a jamais valu obligation pour eux de respecter le sommeil ou la quiétude nocturne des autres, pas même de celles qui partagent leur couche. Alors Melech serait malvenu d'interrompre le chaînon génétique, en s'abstenant d'apporter sa contribution sonore au brouhaha du public enfantin de l'Exelsior.
Réveillé en sursaut par la fusillade qui oppose le gentil cow boy à trois méchants outlaws, Melech crie soudain : "on a tiré, cachez-vous les enfants"...
Joseph se sentit secoué comme un paquet de linge sale. En ouvrant les yeux, il aperçut une face hirsute et menaçante qui éructait :
- Comment qu'tu t'appelles ?
- Flint, Jacques Flint, c'est mon nom.
L'autre l'avait repoussé et était déjà reparti à la pêche de ce foutu Fignanza, qui allait voir ce qu'il allait voir quand on aurait remis la main dessus.
Instinctivement, Jo avait menti, en donnant le nom d'un cousin issu de germains. Jacques Flint et sa famille, installée en France du côté de Toulouse bien avant la guerre, n'étaient pas à Gurs, ça il en était sûr. Mieux intégrés et Français, ils avaient dû réussir à se cacher afin d'échapper aux persécutions.
Le petit apatride, quant à lui, n'avait pas gâché la chance d'avoir un cousin Jacques. Celui-ci, en lui ayant offert son nom un instant, méritait peut-être le titre de juste. Que serait-il arrivé si les brutes épaisses avaient débusqué Jo, ce soir-là ? Rien qui vaille. Une bonne raclée pour commencer, de quoi entreprendre le long et pénible voyage en situation d'extrême faiblesse. Oloron, Drancy, terminus Auschwitz. Il n'existait aucune martingale pour accroître les chances infimes d'échapper aux chambres à gaz. On pouvait essayer de se vieillir un peu quand on avait juste 15 ans comme le fit Imre Kertész*, ou de rajeunir quand on était à l'autre bout de la vie. On ne risquait guère d'influencer le choix des maquignons nazis.
Des trois Fignanza soumis à l'implacable roulette SS, Jules avait été le seul à s'en sortir sauf. Le taux de survie familial s'avérait supérieur aux statistiques, si on omettait de comptabiliser les morts de la famille d'Idès. Ses nombreuses sœurs, nées Lichtinger, leurs maris, leurs enfants, avaient dû connaître les affres du ghetto de Varsovie avant d'être exterminés.
Il est d'un bon usage de mentir aux coquins et les
duper est un droit imprescriptible. Jo avait eu raison de ne pas dire
la vérité. En agissant ainsi, il avait anticipé,
à son humble niveau et en acte, la parole forte d'un déporté
à Buchenwald, David Rousset** : jamais il ne croirait au
désastre final de l'humanité. Non plus, il ne le
laisserait s'accomplir sans résister de toutes ses forces.
Toute médaille a son revers. Bien après la guerre, Joseph n'aurait sans doute pas apprécié de savoir que ses deux fils -l'aîné dans les années 50 ; le cadet, qui n'était pas précoce et se croirait toujours obligé de copier bêtement son grand frère, jusque dans les années 70- usèrent de subterfuges analogues (introduire des êtres imaginaires pour enjoliver un réel trop terne). Mais leurs motifs étaient moins honorables et nettement plus futiles, des motifs où n'était pas absente la crainte du jugement et de l'ire paternels.
*
IV
Le désenchantement du lendemain
Le 4 mars 1943, Joseph aurait aimé n'être qu'une présomption. Manque de bol, la vérité de l'État Civil ne s'applique pas aux emmerdes...
Par veine, Pablo avait vraiment l'esprit pratique. Le matin, il emmena son jeune ami manger une frugale et dégueulasse pitance. Il n'avait pas eu besoin de lire "la mère Courage" pour se douter que, là où son compagnon irait, il valait mieux partir le ventre à moitié rempli, plutôt que complètement vide.
- Rrrosséf, avait-il dit à la fin de ce tout petit déjeuner, yé deuce nouvelles. Ouné bonne, ouné môvèsse.
- Va pour la mauvaise, on verra ensuite pour la bonne.
- Tou dois té rendre. Avec eusses, fais l'imebéssilé.
- C'est bizarre. Tu penses qu'on peut leur faire croire si facilement qu'ils sont intelligents.
- Cé ouné michtère et boulé dé gommé. Plous ils sont schmocks, plous ils marchent dans la combiné.
__________
*Imre KERSÉTZ, prix Nobel de littérature 2002, a notamment écrit, Etre sans destin, Ed. Actes Sud, 1998 pour la traduction française.
** David ROUSSET, Les Jours de notre mort, Ed. HACHETTE Littératures, 1993 (réédition du texte paru en 1947). La force de ce témoignage apparaîtra dans l'extrait suivant (« la citation, dont l'auteur anonyme s'est inspiré, figure en gras dans cette note) :
« De ce que nous avons pu connaître dans l'abjection, il ne sera jamais parlé. Tels que nous sommes, aussi misérables et effrayants, nous portons cependant un triomphe, bien au-delà de nous-mêmes, pour toute la collectivité des hommes. Jamais nous n'avons renoncé à lutter, jamais nous n'avons renié. Jamais nous n'avons blasphémé contre la vie. Nos systèmes du monde ne se ressemblaient guère, mais plus profondément, plus lointainement, se maintenaient intactes notre affirmation de la grandeur créatrice de la vie, de sa puissance, la foi absolue en son triomphe. Nous n'avons jamais cru au désastre final de l'humanité. »
__________
- Et la bonne nouvelle ?
- Cé qué plou vité cé séra fait, plou vité cé séra fini. Adios, amigo. Venceremos !
Jo était donc allé se constituer prisonnier, si l'expression avait du sens dans la situation cocasse de l'interné ayant choisi la liberté au sein même du camp où on le tenait captif. À long terme comme on l'a déjà entraperçu dans ce récit, le propos n'était pas insensé. Il ne l'était pas non plus au présent, car à Gurs les poupées gigognes de l'horreur s'emboîtaient toutes dans un hideux réceptacle. Partout ailleurs dans le camp, c'était mieux qu'à l'îlot de représailles.
Jo y fut conduit et on le laissa croupir dans une sorte de cachot, tout le restant de la matinée et une partie de l'après-midi. Pablo n'avait plus prise sur les événements. Peu à peu, le souvenir de la collation, offerte en guise de viatique, s'estompa.
Après leur mission de la veille, contrariée par quelques empêcheurs de danser en rond, les tortionnaires jouissaient du repos du guerrier avec, en dépit de ces ratés, la satisfaction du devoir accompli.
- Fais péter ton score, la classe.
- 770 youpins dans ta gueule, bleu bite.
Tout pour plaire et souhaiter de tout cœur aux femmes qu'ils avaient séduites, que baiser avec de tels salauds, ce n'était pas vraiment aimer. La braguette encore fumante, ils étaient revenus au camp pour continuer de jouer les hommes.
Est-ce ainsi que les lâches vivent ?
Et leurs forfaits, au loin, les suivent.
Jo fut poussé sans ménagement vers une pièce sordide, où trois de ces minables l'attendaient pour lui faire regretter son incartade. Du premier, il se souviendrait d'une fine moustache et de rouflaquettes brunes qui lui donnaient l'air d'une gouape, à l'image d'un obscur figurant qu'il verrait plus tard dans Casque d'Or. Le second était maladivement obèse, avec un gros bidon à crever du côté d'Oloron. Le troisième était beau garçon, en parfait contre-emploi dans ce triumvirat.
Il faut se méfier de la beauté ; celui-là était plus laid au-dedans qu'il se montrait splendide au-dehors. Comme l'eut dit Rabelais, tel est vestu de cappe Hespanole, qui en son couraige nullement affiert à Hespane.
- Alors le Youde, on a voulu faire le malin, avait éructé Bouboule. Son initiation récente et laborieuse à l'allemand lui avait permis d'enrichir son capital lexical et de le faire passer miraculeusement de 200 à 300 mots maxi.
Chacun était armé d'un nerf de bœuf.
- La schlag de Monsieur est servie, crut bon d'ajouter Moustache qui ne voulait pas être en reste quant à l'emploi de germanismes frustres, histoire de montrer où il prenait ses ordres et ses leçons.
C'était le signal attendu et ils commencèrent à frapper, sans méthode, juste pour se défouler.
Fugitivement, le conseil de Pablo traversa l'esprit de Joseph. Ruser et interpréter le rôle de sa vie. Montrer les prédispositions théâtrales de son jeune frère Henri qui, des années après, sous le nom de scène de Jouf, jouerait Brecht dans la troupe de Vilar.
Pour ces trois-là, ce petit Juif devait être couard, comme tous ceux de sa race. Ruser revenait donc à ne pas aller à l'encontre de ce préjugé. Il convenait de les guider sur les rails ordinaires du passage à tabac, où l'humiliation de la victime compte au fond plus que la violence physique employée.
Ruser consistait également à maîtriser les plaintes que lui arrachaient les coup reçus. Il fallait veiller à donner à chacun son comptant de râles pour les persuader tous qu'aucun n'était brimé dans ce châtiment corporel.
L'agaçant refrain, entonné jadis par son petit frère Daniel lorsque ses aînés le maintenaient à l'écart de leurs occupations, l'accompagna tout au long du supplice.
"Je te rendrai quand je serai grand"...
Cette litanie, qui l'excédait naguère au plus haut point, lui était aujourd'hui d'un précieux secours. Ces trois types avaient beau le dépasser d'une bonne tête, il était sûr que s'il recroisait leur route, à armes égales, il les ferait courir.
Cette pensée, que ses bourreaux n'avaient pas la capacité d'atteindre, le rendit fort et lui permit de feindre la soumission et de supporter la douleur.
À la longue, Jo trébucha et les autres redoublèrent de hargne pour le battre tandis qu'il se recroquevillait à terre. Soudain, un coup l'atteignit au ventre, ce qui le contraignit instinctivement à ramener ses mains vers la subite poussée de souffrance qui s'ensuivit.
Les trois bourreaux en profitèrent pour s'attaquer à sa tête, qu'il avait réussi jusque là à protéger tant bien que mal. Une jolie botte en cuir vint alors percuter le sommet du crâne du supplicié. Et Jo ne sut rien de ce qui arriva ensuite.
Il s'était évanoui.
- Je l'aurais cru plus coriace, triompha Belle Gueule. Cette engeance, c'est comme les mauvaises herbes, ça résiste à tout.
Tous trois rigolaient encore de ce qui se voulait une plaisanterie, quand deux détenus s'étaient activés pour ôter de leur vue le corps inanimé du pauvre Jo.
Un mois, presque jour pour jour, avant cet événement anodin, presque un détail de la grande Histoire, la prétendue race des seigneurs avait goûté à la défaite, aux abords de la Volga. Une gigantesque déroute qui allait démontrer aux nazis qu'il leur faudrait craindre, de toute éternité, le réveil des Untermenschen. Les restes de la belle armée de Paulus erraient à l'Est et, déjà, l'on essayait de faire pleurer sur le sort de ces soldats en haillons qui, les pauvres, n'avaient fait que leur devoir en obéissant aux ordres de leurs supérieurs, qui eux-mêmes se conformaient aux directives de plus grands chefs encore, soumis eux-aussi à la volonté unique de leur führer.
Les poupées gigognes de la conscience sont aussi bien commodes pour s'exonérer, en se défaussant sur un seul -fût-il particulièrement coupable-, de sa responsabilité personnelle et de son concours ordinaire et apparemment bénin, sans lequel n'aurait pas pu fonctionner l'entreprise industrielle du crime mise en œuvre par le IIIème Reich.
Ce que devinrent ses trois tortionnaires, Jo ne le sut pas. À l'été 44, les opportunités ne leur manquèrent pas de tourner casaque et de se recycler dans des fonctions, où leur sens dévoyé du maintien de l'ordre serait apprécié. Sans se poser de questions, sans s'encombrer de scrupules inutiles.
Au cas où la justice aurait demandé des comptes pour leurs actes, leur défense était toute trouvée. Qu'aurait-on pu leur reprocher ? Eux aussi avaient obéi aux ordres. Et comment auraient-ils pu deviner que les pauvres gens convoyés allaient subir d'atroces supplices ? Si tel avait été le cas, on pouvait leur faire confiance pour s'y être opposés...
Pourtant, telle une réplique atténuée de leur complicité au crime contre l'humanité, forfait accompli le 3 mars 1943 à Gurs, les représailles somme toute anodines, auxquelles ils se livrèrent en toute connaissance de cause le lendemain, administrent une preuve indéniable du contraire.
C'est ainsi que les lâches agissent,
Que leurs méfaits, enfin, trahissent.
*
V
Et la vie s'appela résistance
L'air frais du dehors ranima Jo. Deux types inconnus, des internés comme lui, le portaient. Il souffrait d'un atroce mal de tête. Tout le reste de son corps était endolori. Le sang, qui avait coulé jusque sur ses lèvres, avait déjà séché. En passant sa langue dessus, il sentit un goût nauséeux et âcre parcourir sa bouche. Il cracha, avant de demander à ses deux porteurs de le laisser essayer de marcher.
En venant de l'îlot de représailles, il fallait parcourir près de deux kilomètres, séparant cette extrémité de l'entrée du camp, où était implanté un hôpital de fortune. Le trio, formé par ce jeune blessé soutenu par deux compagnons, traversa d'abord le quartier des femmes. Pour les gardiens, cette lente procession visait à édifier la masse des détenus : "voilà ce qu'il advenait de ceux qui désobéissaient". De fait, elle attirait les regards habitués à ce triste spectacle, mais empreints de compassion. Il était cependant cher le prix à payer pour s'offrir le plaisir de parader devant le beau sexe, un honneur après lequel courait Pablo, la bastonnade en moins évidemment.
Celui-ci, aux aguets, les rejoignit dès qu'ils arrivèrent chez les hommes.
- Oh, Jo, se lamenta-t-il, ¿ Mi niňo, que te han hecho, esos hijos de puta ? Le doctor Alex, il va s'occoupé dé toi.
Jo ne répondit pas. Leurs mères pouvaient être ce qu'elles voulaient, elles n'étaient pour rien dans ce que lui avaient fait subir ces trois ordures. En manière de saloperie, ces derniers ne devaient plus rien à personne depuis longtemps.
Peut-être, le goût de Jo pour les promenades interminables dataient de ce jour. Sans doute, était-ce un moyen d'évacuer le douloureux souvenir, en marchant librement par monts et par vaux, bien au-delà des barbelés. C'est en tout cas ce que prétendit, à l'humble auteur de ces modestes pages, l'un des deux fils de notre héros, mine de reprocher à ses parents d'exténuants raids pédestres qu'ils lui auraient imposés dès sa plus tendre enfance.
À Gurs, Alex Hartzfeld jouissait d'un immense prestige. En décembre 1936, ce juif pragois s'était engagé dans les Brigades Internationales. Il avait servi la jeune République Espagnole en qualité de médecin aux armées. Peu avant la défaite, il avait réussi à passer les Pyrénées avec des troupes d'arrière-garde et des flots de civils, fuyant les massacres.
Depuis 38, son pauvre pays était tombé sous le joug des nazis. Il était donc inenvisageable pour lui d'y retourner. Interné dans un premier temps à Argelès, il avait ensuite été transféré à Gurs, dont il était à présent un vétéran, comme Pablo. À plusieurs reprises, durant la drôle de guerre et après l'offensive allemande, il s'était porté volontaire pour combattre sous la bannière de la République Française. Son passé en Espagne et, surtout, ses sympathies communistes, connues des autorités, l'avaient rangé parmi les suspects. Au camp, on l'aurait à l'oeil et c'était donc là que la Débâcle l'avait surpris. Il était clair que ce ne serait pas le nouveau gouvernement qui le libérerait.
Rapidement pourtant, ses compétences professionnelles et son expérience de la "médecine de crise" en avaient fait une personnalité indispensable pour les internés. En cas de maladie, les matons n'hésitaient pas non plus à consulter le Tchécoslovaque, pour eux-mêmes ou leurs familles logées aux abords immédiats du camp.
Cela lui conférait une marge de manoeuvre pour diriger le plus efficacement possible le service médical gursien, malgré la pénurie de matériel et de médicaments.
Lorsque Jo et son escorte étaient arrivés à l'hôpital, l'infirmière présente avait demandé à Pablo de l'aider à nettoyer le visage du blessé. Il fallait attendre le retour du docteur Alex parti en tournée d'inspection à l'infirmerie de l'îlot D. Celui-ci avait dû être retardé, aussi décida-t-elle de faire allonger ce pauvre gamin, qui semblait bien amoché.
Jo était dans un demi-sommeil, lorsque le médecin enfin revenu commença de l'examiner.
- Tu es parti pour être couvert de bleus. Mais les hématomes se résorberont. On va passer une pommade dessus et, bientôt, ce sera un mauvais souvenir.
Jo montra alors son ventre, qui lui faisait encore mal.
- Je sais, reprit le docteur. J'ai vérifié : tout à l'air en place. Je t'ai palpé, le plus délicatement possible mais complètement, c'est ce qui t'a réveillé. Le pire, c'est la tête, ça doit être atrocement douloureux ?
- J'ai l'impression de m'être tapé la tête contre un mur, mais ça fait du bien quand on arrête.
- Eh bien, tant mieux, si tu le prends comme ça. Par contre, tu dois savoir que là où ils t'ont frappé, tu garderas une trace à vie. Avec les cheveux, personne ne la verra...
- Et si je deviens chauve comme mon père, s'était inquiété Jo.
- Alors, il faudra t'arranger pour que la femme qui te plaira ne te cherche jamais de poux dans la calvitie. Mais, trêve de plaisanterie, maintenant il faut te reposer.
Jo s'était forcé à se redresser, comme s'il était déjà prêt à repartir.
- Tu n'y penses pas, avait commandé le docteur Alex sur un ton impérieux. Je te garde ici jusqu'à nouvel ordre.
Le nouvel ordre du docteur Alex soutenait largement la comparaison avec l'ordre nouveau des tenants de la révolution nationale. Jo s'y plia volontiers, les quelques jours que dura sa convalescence. Il fut l'un de ces patients particulièrement appréciés par le corps médical, sans exigence et terriblement gêné de déranger avec ses problèmes de santé. Aussi s'appliqua-t-il vite à se rendre utile. Son habileté à coudre fut mise à contribution.
Un jour, le docteur Alex se surprit même à lui découvrir un talent. Pendant qu'il donnait à une infirmière des consignes pour le dosage d'un remède, il attendait patiemment que son assistante posât sa règle de trois et calculât la solution. La réponse avait fusé, venue de Jo, précise et juste. Alex s'attacha alors à l'observer attentivement et fut encore plus étonné de constater que ce jeune, comptant à une vitesse phénoménale, subvocalisait ses résultats intermédiaires dans une autre langue, le euddish. En réalité, le plus dur consistait pour lui en un fastidieux travail de thème et de version, que lui imposait la double traduction entre sa langue maternelle et sa langue d'adoption.
- Où as-tu appris à compter comme ça, l'avait interrogé le médecin.
Jo n'avait pas su, ou plutôt pas voulu, répondre.
Borgherout, 1932. C'est dans cette banlieue d'Anvers que vivent les Fignanza. Ce jour-là, Joseph rentre à la maison, main dans la main avec son père. Il est gonflé de cette fierté que ressent un petit garçon, quand il a l'impression d'être seul au monde pour la personne qu'il admire le plus. Melech le questionne :
- Jo, qu'est-ce qu'ils t'apprennent à l'école ?
- En ce moment, on fait des problèmes, papa. J'aime bien.
- Des problèmes, alors maintenant tu sais compter mon fils. Et tu voudrais que je t'en pose un, moi aussi ?
- Pour sûr
- Voilà. Tous les mois, je gagne 300 francs.
- C'est beaucoup.
- Pour toi, peut-être. Mais on est sept à la maison. Et laisse moi continuer, sinon tu n'entendras jamais mon histoire jusqu'au bout. Je dois payer 145 francs pour le loyer.
- Il te reste 155 francs.
- Bravo, c'est juste. Pour manger, je donne 70 francs à ta mère.
- Ça fait plus que 85 francs.
- Très bien. Pour nous habiller, en arrondissant, disons que je dépense en moyenne 35 francs par mois.
- 50. Là, c'était facile
- Oui. En plus, il faut que j'achète du charbon pour nous chauffer. 18 francs.
- Il te reste 32 francs.
- Il nous faut aussi le gaz et l'électricité. Disons 25 francs.
- Plus que 7 francs.
- Comme tu vois, mes beaux 300 francs ont vite fondu. Mais ce n'est pas tout. J'ai des dépenses pour le docteur, les médicaments. Il faut bien prendre soin de la petite Suzette, de Daniel et même d'Henri. Ça nous coûte bien 10 francs.
- C'est pas possible, tu n'as plus assez d'argent.
- Impossible, dis-tu. C'est pourtant le problème que je dois résoudre chaque mois. Et il faut bien qu'il ait une solution...
Tant que les maths ne l'aidèrent pas à la découvrir, Jo continua d'apprendre à compter. Voilà d'où lui venaient ses aptitudes au calcul mental. Plus tard, lorsqu'il fut en âge de comprendre comment Melech s'y prenait pour ruser avec la pauvreté, la passion des chiffres était déjà trop ancrée en lui pour qu'il la délaissât.
Anvers, à la fin de l'été 38. Les 300 francs n'ont pas fait de petits. Pour vêtir les garçons, Idès et Melech amortissent leurs dépenses jusqu'au dernier centime : les habits de Jules vont à Jo, puis à Henri et enfin à Daniel. Mais ce jour-là, leur père a obtenu, de haute lutte avec son ministre des finances, la permission de leur acheter à chacun un pull neuf pour l'hiver.
Voilà donc le club des cinq parti à l'autre bout de la ville, où Melech est en affaire avec un fabricant-marchand de lainages en gros. Les quatre garçons vont être époustouflés de voir leur père agir.
En désignant à son vendeur potentiel un modèle de l'année précédente, dont il sait qu'il ne s'est pas trop vendu, Melech s'extasie :
- Formidable. Celui-ci va faire un malheur. Les gens vont se l'arracher.
Déjà le patron accourt, attiré par l'appât du gain. Ce gogo est mûr pour l'aider à liquider son stock. En outre, se croyant malin, il propose d'abord d'en prendre quatre, pour chacun de ses fils. En les leur faisant porter, il va lancer une nouvelle mode, il en est sûr, qui prendra même à Bruxelles.
Déjà, le patron se propose de lui en faire cadeau, assuré de rentrer dans ses frais dès qu'il aura relancé la production de ce modèle auquel, tout compte fait, il avait eu raison de croire.
- Ah non, pas de cela entre nous, refuse Melech. Je tiens absolument à payer. Les affaires sont les affaires et je ne veux pas être en dette avec vous.
Naturellement, il en tire un prix bien en deçà du crédit octroyé par Idès.
En passant par Anvers, peut-être est-il encore possible de se procurer des échantillons restants, tant il fut produit de ce modèle en pure perte.
Que les antisémites n'aillent cependant pas trouver, dans cet exemple éloquent de la malice avec laquelle le père résolvait le problème posé à son fils Jo quelque 6 ans plus tôt, matière à calomnier les Juifs. S'ils s'arrêtent au seul critère ethnique, le matois floué ne l'était pas moins que Melech. Et la farce ne fit de tort à personne hors de la diaspora.
Qu'ils ne cherchent pas non plus dans cet expédient pour faire vivre sa famille une quelconque occasion de baver leur mépris des pauvres, parmi lesquels les Juifs comptent aussi des leurs. Ils auraient bien tort de stigmatiser les humbles gens là où ils voient de la grandeur mercatique, dès que ce sont des riches qui usent de tels stratagèmes.
Jo n'avoua jamais au docteur Alex, ni même à Pablo, d'où lui venaient ses talents de compteur. Le médecin dut se contenter d'une hypothèse fausse, basée sur la science du jeu d'échec de son patient. Lui-même n'avait pas pesé lourd lors des parties qui les avaient opposés. Mais surtout, Jo infligeait de véritables leçons à Pavel, un autre tchèque, qui passait pour l'as du gambit à l'hôpital de Gurs. Le jeune homme, qui disait simplement connaître le maniement des pièces, possédait une remarquable stratégie défensive. Il avait l'art de transformer les sacrifices « piégeux » de l'adversaire en autant d'avantages matériels ou positionnels qui, à la fin, lui donnaient la victoire.
À malin, malin et demi ! Comme à Anvers !
Les matchs Pavel-Jo étaient épiques. Le tchèque, qui parlait abondamment durant les parties, alternait les réparties, plus ou moins franc-jeu. "Classic", prononcé par lui avec une ostentatoire accentuation sud-américaine à la suite des coups de l'adversaire, signifiait qu'il espérait encore pouvoir gagner. Puis venaient les sempiternels "je n'aime pas cette façon de jouer", "ce n'est pas élégant", "toi, tu ne sais que jouer le massacre", "tu as un jeu de petit boutiquier, avide de petits bénéfices".
Jo restait stoïque. Pablo parlait pour lui. Celui-ci avait profité de la convalescence de son ami pour, le jour, élire domicile à l'hosto où la présence de Steffi, une gentille infirmière ne semblait pas lui être totalement indifférente. En écho aux commentaires de Pavel, il renvoyait des "cé pas dou tout coui", "ça commence à sentir mauvais", "cé le débou dé la fin", "Pavelito, j'ai mal pour toi"...
En la matière aussi, Jo ne livrerait pas son secret. Chez les Fignanza, on apprenait à jouer avant de savoir lire, vers l'âge de cinq ans. Si un jour, l'un des enfants était doué, il ne serait pas dit qu'on ne lui ait pas laissé sa chance d'être un champion. Les autres se contentaient d'être d'honnêtes joueurs, avec au fond de leur mémoire suffisamment de parties emmagasinées pour en gagner de nouvelles.
Les conseils dispensés par Melech, dès les premières leçons, n'auraient pas été inutiles à Pavel.
Au moment où ils croyaient comprendre quelque chose aux échecs, les enfants s'écriaient mécaniquement :
- Alors papa, les petits pions ne valent rien.
- Détrompe-toi. Les pions sur l'échiquier, c'est comme les boutons d'un pantalon. Quand tu les as tous pris à ton adversaire, son froc tombe...
Puis Jo avait guéri ; il s'en était retourné à l'îlot H, laissant Pavel heureux de régner à nouveau sur son royaume échiquéen. Fin mars, la chance lui avait enfin souri. Le docteur Alex avait réussi à le faire inscrire dans une compagnie de travailleurs étrangers. Il avait fait ses adieux à ses amis qu'il ne devaient plus revoir, avant d'effectuer avec d'autres Gursiens le voyage vers la lointaine Provence. Il ne retournerait pas non plus à Gurs avant longtemps et ne reconnaîtrait que difficilement le site de cette ville fantôme à présent disparue, poussée aux pieds des Pyrénées et dont beaucoup s'attachèrent à taire le souvenir bien après les tragiques événements qui s'y déroulèrent.
Meyreuil, village blotti dans un paysage provençal de collines et de vallons, se trouve à quelques enjambées de la Sainte-Victoire. Tout le monde n'étant pas Cézanne, Jo devrait s'y contenter de peu. La mine ferait, pour lui, office d'univers de tisane, comme le décrit un blues de poète, où l'on s'attache à pleurer et à rire comme on peut.
Paradoxalement, par rapport à Septfonds et à Gurs par où il était passé, par rapport à Auschwitz qui lui était promis, c'était plutôt bien, la mine à Meyreuil. Les travailleurs, employés comme main d'œuvre gratuite par l'économie vichyste, y côtoyaient des civils. Nécessairement, la vie n'en était que meilleure. La bouffe avait beau être mauvaise, elle était presque suffisante.
Or toute médaille a son avers. Même si cette existence fut éphémère, Jo pourrait à jamais se vanter d'avoir été mineur. De quoi en imposer à ses deux fils, complexés de ne pas avoir les mains calleuses des prolétaires. Avec eux, ce père affectueux ne dédaignait pas de recourir à des arguments spécieux lorsqu'il les sentait en proie au découragement ou enclins à s'apitoyer sur leur sort.
- À Buchenwald (où le lecteur sait maintenant qu'il ne fut pas déporté, à la différence de son frère aîné), on n'était pas si bien traité, avait-il coutume de dire.
Il aurait bien sûr pu se limiter à évoquer Gurs pour faire taire ses enfants lorsque ceux-ci se plaignaient. En tout cas, les deux surent plus tard resservir l'argumentaire, à l'usage de ses filles pour l'un, de son fils pour l'autre.
On trouve toujours des repoussoirs quand on se donne la peine d'en chercher. En l'occurrence, les colos de vacances de leur enfance convenaient parfaitement.
- J'aurais été heureux d'avoir ça dans mon assiette, à Jullouville (village de la Manche, où tous deux passèrent de nombreux étés dans la plus grosse colonie de la ville de Saint-Ouen).
- À Jullou, ça aurait fait mon bonheur. Nous, au moins, on savait se satisfaire de peu...
En matière de mauvaise foi, les fils de Jo étaient au niveau de ceux qui essayèrent de faire croire le contraire de ce qu'eux-mêmes prétendaient quant à ces lieux de villégiature pour les mômes de la banlieue rouge.
Le bonheur des gamins de Bagnolet* se chantait alors à tue-tête, sur l'air des "Gars de la marine". Un soi-disant bonheur que, grâce aux communistes, même les gosses de riches enviaient à ceux des prolos.
Lorsqu'ils entendaient cela, les fils de Jo redevenaient tout à coup sincères et sérieux pour conclure définitivement : "Tu parles".
Jo ne resta pas longtemps à Meyreuil. La proximité des civils rendait plus facile les possibilités d'évasion. Un groupe de résistants marseillais s'était spécialisé dans ce genre de mission. Au mois de mai 1943, ce réseau organisa la fuite de la compagnie de travailleurs étrangers à laquelle Jo appartenait.
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* La chanson, "les gosses de Bagnolet", trône en bonne place sur la face B de la compilation des chants staliniens de France, entre deux tops of the pops inoubliables : "A la santé de Maurice" et "Les deux faucons". Oreilles et âmes sensibles, s'abstenir d'audition.
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Les évadés furent acheminés vers Aix, puis à Marseille où ils allaient plonger dans la clandestinité. Arrivé à la gare Saint-Charles, le groupe de Jo fut pris en charge par une jeune brunette, petite et énergique avec les cheveux coupés court à la garçonne.
À peine cette fine équipe avait-elle fait deux pas hors de la gare, la jeune femme intima l'ordre de se taire au "savant", lettré comme un rabbi et qui jouissait au sein de la troupe d'un immense prestige. Celui-ci tenta timidement de restaurer son autorité d'intellectuel plébéien, comme l'eût qualifié Max Weber.
- Le Grand Maïmonide n'a-t-il pas dit , le silence ne sied pas au bienheureux quand celui qui n'a pas de nom répand ses bienfaits.
Du tac au tac, leur guide avait répliqué.
- Et le non moins grand Molière a écrit :
" Quand sur une personne on prétend se régler,
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler;
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle,
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle".
- Votre Moïse Ibn Maïmoun, avait elle ajouté à voix basse, n'ayant pas ici le pouvoir de rendre sourds tous ceux que nous croisons, je préférerais que nous ne nous fassions pas remarquer avec votre accent à couper au couteau.
Le sens de la répartie de cette jeune femme avait laissé Jo pantois. Pour la première fois de sa vie, il voyait un pur produit de l'école laïque monter à l'assaut de principes religieux qui lui avaient semblé jusqu'ici immuables, malgré qu'il n'ait jamais hésité à prendre quelque liberté pour s'y conformer.
Bien que juive elle-aussi, cette brunette, à l'accent chantant de la Provence, était devenue maîtresse d'école juste avant la guerre. On avait beau lui avoir interdit d'exercer son métier à la rentrée 1940 du fait de ses origines, elle demeurait intrinsèquement institutrice. De l'école normale fréquentée dans la seconde partie des années 30, elle conservait les réflexes conditionnés de "Petit Victor Hugo en herbe", prompts à réciter les grands auteurs de la littérature française dès qu'une occasion plus ou moins propice se présentait.
Ainsi l'auteur des femmes savantes était venu river son clou au talmudiste de Cordoue, ce qui avait permis au groupe de poursuivre sans encombres sa route jusqu'à une clinique où, dans un premier temps, seraient cachés les évadés.
Seule une partie du personnel médical étant dans la combine, il avait fallu se prêter au jeu rituel des admissions. Malheureusement, Jo se trouva recalé. La mort, qui n'avait pas voulu de lui lorsqu'il était bambin en Palestine, lui avait légué une santé de fer. Les soins prodigués par le docteur Alex et l'amélioration de ses conditions de vie à la mine de Meyreuil lui avaient rendu l'air d'un jeune homme parfaitement sain. Cette allure de bien portant aurait pu le dénoncer comme un simulateur tentant d'échapper au STO.
Sa présence à la clinique n'aurait rien eu de crédible. Il eût donc été imprudent, pour lui et tous les autres, de l'y admettre, même en observation. Un instant, Jo s'inquiéta. Il ressentit presque de la honte à paraître si bien portant, comme il s'était montré contrit peu de temps auparavant d'occuper un lit à l'hôpital de Gurs. Déjà, la petite brunette s'impatientait. "Un tel refus de prendre en charge un clandestin" n'était pas prévu dans la procédure pourtant bien huilée d'évasion. Les Diafoirus étaient à deux doigts de subir une citation bien choisie, empruntée à Molière ou au Knock de Jules Romains.
En tout cas, Jo n'allait pas se laisser renvoyer à l'endroit d'où il venait. Ses premières heures de liberté répandaient un parfum trop doux pour qu'il cessât de le humer. Et puis, l'occasion lui était enfin donnée d'entrer dans le combat. Comme aux échecs, il allait pouvoir contribuer à grappiller les pions des tyrans... Jusqu'à ce que leurs frocs tombent et que des coups de pied au cul, bien assénés, leur rappellent ainsi qu'à leurs émules, qu'à la fin, leurs aventures se terminent toujours dans leurs propres larmes. Avec ceux qui basculent dans une profonde déraison aggravée le plus souvent par le refus d'assumer leurs actes, la terreur est plus efficace que tous les beaux discours, dont la logique irréfutable leur échappe.
Qu'ils sachent que leurs sanglots, trop tardifs, n'inspireront aucune pitié aux authentiques êtres humains. Les pleurs des Berlinois, effrayés en mai 45 par l'arrivée des soldats soviétiques (pas cools convenons en), furent l'apothéose de la parade qu'ils organisèrent quelque cinq auparavant. Ce jour-là et les trop nombreux qui suivirent, il ne fallait pas autoriser leurs filles à tapisser de fleurs blanches la voie qui servit à célébrer le triomphe provisoire d'Hitler et des nazis.
La peur et le ton larmoyant, qui suintaient partout à Siegmaringen en 45, ne valent guère mieux pour émouvoir sur le sort des collabos quiconque peut prétendre à l'humanité.
Nul n'oubliera le statut de sous-hommes que les nazis et leurs valets attribuèrent aux Tziganes, aux Juifs, aux Slaves, aux Africains, aux Arabes. En résumé, à tout ce qui n'était pas eux, jusqu'à ces Français, qui firent le choix d'accoler à leur nationalité le plus beau des adjectifs, "Libres".
Interné pour des causes raciales, Jo était viscéralement des leurs, démontrant par là qu'il serait absurde d'opposer, en chacun de ceux qui luttèrent contre le nazisme, la part qui relevait de l'inné et celle qui ressortissait de l'acquis.
En ce joli jour de mai, Jo donna tout son sens à l'opiniâtre combat pour la survie, qu'il s'était imposé depuis Septfonds. Et puisqu'on le jugeait "bon pour le service", il s'enrôla. Le hasard voulut que ce fût parmi la Compagnie Marat des FTPF-MOI* de Marseille.
Prêt à accomplir le sacrifice suprême de sa vie, le seul bien qu'on lui avait laissé. Un apport modeste, mais ô combien précieux pour l'ensemble du genre humain.
De ce jour, Jo se plairait toujours à évoquer l'engueulade qu'il lui avait fallu endurer de la part de la petite brunette, qui se nommait Jeanne, mais préférait qu'on l'appelle Christine, le prénom qu'elle s'était choisi dans la clandestinité.
Les maîtresses d'école, auxquelles on a appris à préparer la classe, supportent mal les imprévus. Et pourtant !
Christine allait devenir l'amour de Jo, la mère de leurs enfants...
À jamais, sa compagne en résistance.
Lasseube-Propre, entre le 2 et le 18 mars 2006**
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* Les FTPF, « Francs Tireurs et Partisans Français », étaient le nom de l'organisation de combat du parti communiste. Le sigle MOI signifie «Main d'Œuvre Immigrée ». Comme leur nom l'indique, ces unités étaient composées de résistants étrangers. Le groupe parisien de la MOI, avec Missak Manouchian à sa tête, a immortalisé le combat de ces immigrés, et nos frères pourtant, des amoureux de vivre à en mourir, qui criaient la France en s'abattant (cf. Louis ARAGON, l'Affiche Rouge).
** une esquisse rédigée par bribes pour que Laure, Béatrice et Maximilien obtiennent de leur papet Jo et leur mamet Christine qu'ils leur content la vraie histoire, tant qu'il est encore temps...