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Prologue de fin d'été


Jeudi 1er septembre 2005

Aujourd’hui, j’ai 48 ans. Drôle d’anniversaire ! Car j’entame une année sabbatique. À l’éducation nationale depuis 29 ans, j’ai d’abord enseigné comme instituteur. Puis je suis devenu inspecteur en 1990. 15 ans déjà à constater, à travers une multitude de destins, que notre société va de plus en plus mal.

Mon métier m’est devenu insupportable le jour où je me suis demandé s’il existait un seul élève qui apprenait mieux grâce à moi. La réponse est venue, cinglante : non. Une vaine débauche d’efforts pour créer des conditions favorables à l’étude : essayer de ramener l’acte pédagogique à sa simplicité et à sa modestie originelles, tenter d’aplanir les angles au milieu des conflits incessants qui agitent les adultes de la communauté éducative. Et, surtout, chercher à demeurer cohérent au milieu d’une avalanche de directives institutionnelles contradictoires.

L’école est devenue une frêle embarcation, où s’affrontent, en toute irresponsabilité, en toute impunité, les intérêts clivant la société. Une élite à reconduire au dépens d’une masse indocile, mais ô combien naïve à s’enivrer de l’illusion du tout est possible. Une flatterie par ci, et le tour de l’Égalité est joué. C’est à l’image de la télé : du cirage de pompes, souriant et concis. Audimat, écomat (« éco », pour économie autant que pour école).

Je me suis vite lassé de ce métier de zappeur-pompier. Toutefois, sécurité matérielle oblige, je l’ai exercé tant bien que mal. Plutôt mal sur la fin.

Je me suis montré incapable de résoudre l’aporie : de tout cœur du côté de l’humilié plutôt que de l’humiliant mais, dans le même temps, chargé de maintenir l’ordre des puissants. Sale temps pour la conscience.

Je vous en ressers une autre ? Le savoir, la culture, la recherche, la créativité sont les atouts de l’Europe. Sur l’échiquier mondial, la formation constitue le coup d’avance que Garry Chirakov et Anatoly Sarkosloff veulent donner à la France. Mais il faut être raisonnables : « Notre pays vit au-dessus de ses moyens ».

Alors, mieux formé, moins payé. Plus savant, moins disant.

Et puis, selon ces bons maîtres, il existera toujours des métiers qui, s’ils ne sont pas sots, ne nécessitent pas une formation poussée. Les confier à des personnes trop instruites s’avèrerait dangereux à terme. Le déclassement se mue souvent en désespoir ouvert sur la révolte.

Vous prendrez bien un peu d’éducation civique ? Ça se mange sans faim. Le prêchi prêcha laïque est nettement plus digeste que ses devanciers. La preuve, il a fini par s’ouvrir à l’éducation sexuelle et aux autres sujets tabous de la morale traditionnelle.

L’éducation civique donc, ce devrait être un passionnant questionnement : comment concilier la raison et l’émotion, la recherche de l’universalité aux exigences d’une société pluraliste, l’amour de la vérité et l’acceptation du caractère provisoire de cette dernière ?

Les stérilités du doute généralisé et les abus du dogmatisme ?

Pas simple, d’autant qu’au risque de paraître parano, l’enjeu véritable semble s’être niché ailleurs, inspiré par deux peurs inavouables.

L’une, au présent, tient au statut irréversible d’has been d’une génération montée dans sa jeunesse à l’assaut du ciel, clouée depuis aux délices du pouvoir. Marx, Lénine, Top à Wall Street… Pas fastoche de rester crédible aux yeux des mioches.

« Qu’ils nous foutent la paix ! »

Alors Ségolène (vous savez celle qui aurait pu demander un jour : « alors, monsieur Raffarin, les princesses, maintenant, c’est nous ? ») inventa « la semaine des initiatives citoyennes ». 7 jours et plus si affinités. Fais ta BA, mon chou ! Prépare toi au monde de bonnes intentions qu’on te prépare. Le triomphe du conformisme. Les crocos Lacoste sur les pulls des uns, les larmes pour les autres. Tantôt des larmes de résignation, tantôt des larmes de rage.

L’autre peur, au futur celle-là, réside dans le rendez-vous inéluctable avec nos enfants devenus adultes. Il faudra bien qu’un jour ils nous interrogent sur notre impuissance à nous être projetés dans l’avenir. Nous voulions tout dominer, avoir prise sur tout, jusqu’à nous croire éternels. Pour conjurer la mort, on s’est laissé du temps. Surtout ne pas fixer de contours à la société pour laquelle nous formons nos enfants. Cette béance, une première historique, ne nous épargnera pas de leur rendre des comptes. Pis, elle nous interdira toute indulgence de leur part.

À l’éducation nationale, on appelle ça la perte du sens. Plus on en manque, plus on en parle. Ma place n’est plus là. J’ai donc demandé et obtenu un congé sans solde. Un an pour tenter une reconversion professionnelle. J’enchéris donc à sans atout, pour pouvoir me regarder de nouveau dans une glace.

Plus de salaire, pas de droit au chômage, non comptabilisé comme demandeur d’emploi. En situation de faiblesse pour aller vendre ma force de travail, je vais vivre ce dont tous parlent : la précarité, cette moderne mise au ban de la société.

Une plongée.


*

* *


Lundi 5 septembre 2005

Pour mon fils, c’est le jour de la reprise des cours. Dans son collège d’Auch, la rentrée des grandes classes a été repoussée afin de permettre aux élèves de 6ème d’être accueillis seuls vendredi dernier. Maximilien vient de terminer ses vacances et cela marque un nouveau mode d’organisation familiale.

Jusqu’à la semaine dernière, au 31 août plus précisément, je me suis rendu à l’inspection où j’ai travaillé durant sept ans pour seconder mon successeur, dont la date officielle de prise de fonction était fixée au 1er septembre. Je partais tôt, revenais tard, laissant Monica, ma femme, et Max à la maison. L’ordre rituel des choses était respecté.

En guise de transition, nous avons passé, tous trois réunis, les quatre premiers jours de septembre.

Mais ce matin, rupture des habitudes. Maximilien va être le seul à travailler aujourd’hui. Je cherche un emploi et Monica ne connaît guère un sort plus enviable. Pendant trois ans, elle a bénéficié d’un Contrat Emploi Solidarité dans un collège auscitain, un autre que celui fréquenté par notre fils, ce qui au fond n’a pas été plus mal. A trois quarts temps, elle y exerçait comme « aide-bibliothécaire » au centre de documentation et d’information. Elle a pris du plaisir dans cette fonction au CDI, à travers les relations nouées avec les jeunes, le rapport confiant instauré avec la documentaliste et, par-dessus tout, le sentiment de se sentir utile.

Mon épouse n’était pas peu fière d’avoir obtenu ce job sans que j’aie intercédé en sa faveur. Je ne saurai jamais si on aura voulu m’être agréable par l’intermédiaire de cette embauche. En ces temps révolus, mes revenus rendaient difficile le classement de ma femme dans la catégorie des publics dits « prioritaires » et je ressentais un peu son recrutement comme une usurpation.

Nonobstant, on peut espérer que le destin d’une épouse de cadre, fût-elle non diplômée comme la mienne, ne se borne pas au confinement au foyer. Sauf à prôner une stricte endogamie sociale et culturelle. Un postmoderne : « si tu veux travailler, ma fille, marie qui te ressemble ». Une version kitsch du « Küche, Kinder, Kirche » allemand, à peine moins effrayant que son pendant américain. DisKKKriminant !

En attendant, ma nouvelle condition à compter du 1er septembre devrait rendre sa situation plus conforme à la norme.

Un contrat d’aide au retour à l’emploi dans un collège : 3 fois 10 mois, entrecoupées de périodes de chômage lors des vacances scolaires. Ça pourrait être un métier d’après Monica. C’est de l’assistanat, à quelque 500 € par mois. 30 mois aux crochets de la société, CES à prononcer « cesse ». De fait !

Caprice du sort ? C’est le jour du discours d’investiture de De Villepin qu’il lui fut signifié que le terme de ses droits était nettement échu (30 mois au lieu des 24 réglementairement prévus). Pas de bol. Le couperet tombe 2 heures moins le quart avant le lancement des « 100 jours pour rétablir la confiance ». Forte de la satisfaction exprimée quant à son travail, Monica s’est alors fendue d’un courrier à la direction départementale du travail pour obtenir une dérogation et être reprise au collège. En août, la DDT du Gers a donné son accord pour 7 mois supplémentaires. Mais n’y revenez plus.

Depuis, ma femme attend qu’on l’appelle. Elle ne s’inquiète pas trop, car l’an dernier elle n’a été réembauchée qu’à la fin septembre.

Maxou est le seul à travailler aujourd’hui.

Nous voici, Monica et moi, directement confrontés aux problèmes de nombreuses familles, où seuls les enfants se lèvent pour aller à l’école. J’en ai connu plusieurs ainsi lorsque j’étais inspecteur à Argenteuil.

Dès le début, je pressens qu’il ne faudra pas déroger au réveil matinal. Laisser mon fils partir seul par les transports scolaires serait un symbole significatif de renoncement, de mauvais augure pour la réussite de mon pari improbable.

Dans l'instant, cela reste plutôt théorique. Ni Maxou, ni sa maman n’ont pris l’exacte mesure de l’épreuve que je me suis imposée et que je risque -j’espère que non- leur faire subir. Ces deux êtres chéris m’ont déjà vu en proie au doute, m’ont déjà entendu avouer mes faiblesses à ressasser l'exécration de mon ex-métier. Mais je crois avoir toujours pu dissimuler ma fêlure interne, ce sentiment de courir à ma perte à poursuivre la route dans une impasse professionnelle.

Naturellement, Monica et Max ont été consultés avant que je n’écrive ma demande de disponibilité, le 15 septembre 2004. Une dispo avec le fol espoir de non retour. Je m’attendais à ce que l’on ne me retint pas. Je ne fus pas déçu. Pour mon épouse et mon garçon, c’était plutôt théorique, quoique tellement prometteur. Fini de voir papa souffrir pour une raison somme toute incompréhensible à leurs yeux.

Dommages collatéraux du renoncement à ce boulot plutôt envié : d’une part, passer pour un illuminé à prétendre le quitter sans avoir assuré ses arrières et, d’autre part, devoir taire à mes deux amours les motivations profondes de mon départ :

- la première, d’ordre philosophico-politique, recouvre une panne d’idées, mon incapacité à comprendre le vaste monde, l’équation abjecte du 21 avril 2002 en France, celle du libéralisme économique débridé à l’échelle planétaire. De purs produits de sociétés à la dérive, en partie des effets de l’École et de ce que l’on en a fait ;

- la seconde, ayant trait à l’éthique, réside dans la culpabilité atrabilaire qui résulte de mon concours, imbécile et contre-nature, à tous ces changements ; une Contre-réforme contemporaine, engendrée par la fin des illusions millénaristes et dont j’ai peine à croire que les instigateurs soient pleinement maîtres de l’évolution.

Une histoire de valeurs donc : mettre en adéquation théorie et pratique. S’affronter à la misère moderne, en connaître les ressorts et les refus d’exister qui l’accompagnent.

Deux heures à La Courneuve, Sarkozy se sent apte à donner des leçons sur la banlieue. Je veux recouvrer la liberté de résister à tous ces doctes propos. Qu’il vienne, flanqué de ses séides ! Je les attends sur leur propre terrain maintenant que je n’ai plus la sécurité de l’emploi et que je ne creuse plus leur sacro-saint déficit.

Je vais pouvoir me regarder dans la glace, mais la déchéance sociale m’épargnera-t-elle de lire, à un moment quelconque, de la pitié dans les regards de Maximilien et de Monica.

J’en parle encore sereinement puisque cela demeure purement théorique, lorsque nous laissons Maximilien à quelques encablures de son collège, ce jour de rentrée des classes. Pour le moment, sa honte n’est autre qu’un signe de reconnaissance entre ados, avides d’échapper à la tutelle de leurs vieux et, très concrètement, de ne pas être aperçus en leur compromettante compagnie.


*

La journée commence et finit tôt. 8 heures ! Papa et maman sont libres jusqu’à la sortie des classes. L’ANPE ouvre dans 15 minutes et l’on arrive en avance. A Auch, elle est installée dans un local commercial, situé sur une dalle servant de toiture à un parking de plain-pied. On accède à cette placette piétonnière par une passerelle sur le Gers ou par des escaliers débouchant sur les rues avoisinantes.

L’ANPE est un peu à l’écart des magasins de ce quartier résidentiel. Trônant au centre de cette place au doux nom de « Porte trompette », la statue du Général Espagne lui tourne le dos, comme si son martyr d’Essling était censé dispenser ce héros de l’épopée napoléonienne de la vue des affres du XXIème siècle.

Nous sommes en avance et, venant par la passerelle, on aperçoit de loin les personnes qui attendent l’ouverture de l’agence. Voulant patienter à l’écart, je fais rebrousser chemin à Monica. C’est la première fois que je me retrouve comme ça, inactif dans la rue, un jour ouvrable. Auch est une petite ville. Je ne souhaite pas croiser de gens connus. Par bonheur, il n’en passe pas. Je me sens suffisamment mal à l’aise de voir les rares passants alentour, en route vers leur labeur quotidien.

Second malaise en entrant dans l’ANPE. Le local est récent et bien entretenu. Il respire le propre, impersonnel. Après le sas, on arrive dans un petit hall dont l’espace est délimité au moyen de panneaux d’exposition, où sont épinglées les offres d’emploi, des pin up peu compromettantes pour qui se fait accompagner de son épouse. Un corridor attenant abrite l’accueil, matérialisé par un terminal informatique, où agent et usager peuvent de conserve consulter les annonces. On trouve là en accès libre un ordinateur connecté à internet et un téléphone dévolu exclusivement aux communications pour la recherche d’un emploi. Plus loin, un bureau permet de procurer davantage de confidentialité aux entretiens. De l’autre côté, un vaste couloir a permis d’aménager les box où sont reçus les demandeurs. Se munir d’un ticket et attendre patiemment son tour.

Monica m’amène vers ce qu’elle considère entrer dans mes cordes. Une seule annonce convient : « gestionnaire PSSP » et un descriptif lapidaire, se rapportant aux questions de surendettement. C’est bref, mais je n’ai pas encore la capacité de mémoriser avec précision ce type d’écrits. Je note les renseignements pratiques avant d’aller consulter les offres à la rubrique « éducation ». Rien d’autres que des postes d’assistants. C’est curieux de se rappeler qu’il y a deux mois, jour pour jour, je procédais à un recrutement analogue.

Notre visite à l’ANPE n’a pas duré longtemps. J’ai pu y prendre de premiers repères. Mais comme les autres, je me sens déplacé en ce lieu, au point de ne pas parler hormis pour les salutations d’usage à l’entrée et à la sortie, ni même de croiser le regard des autres personnes.

Une annonce en poche. Back home ! .


*


Lettre de candidature n° 1, déposée à l’ANPE d’Auch le 5/09/05.


Objet : candidature pour l’emploi de gestionnaire PSSP.

Réf. : offre d’emploi n° 7841125W à l’ANPE d’Auch.

P. J. : curriculum vitae


Madame ou Monsieur,

J’ai l’honneur de postuler pour l’emploi visé en objet. Comme vous pourrez le lire dans mon curriculum vitae (confer document joint), je suis fonctionnaire de l’éducation nationale, actuellement en situation de disponibilité afin de m’engager dans une reconversion professionnelle.

Ce projet, pour original qu’il puisse paraître, répond à un besoin de découvrir un environnement nouveau. Car, de fait, je n’ai jamais cessé de fréquenter l’École, d’abord comme élève, ensuite comme enseignant, enfin comme cadre de l’institution scolaire.

Malgré les difficultés inhérentes à une telle réorientation à mon âge, je désire sincèrement me confronter à une nouvelle expérience. Ce besoin de changement est à la base de ma motivation pour l’emploi sollicité.

Bien évidemment, ma candidature est également fondée sur l’intérêt pour cette mission d’aide à des personnes en situation de précarité due au surendettement pour

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surmonter leurs difficultés. Le sens des relations humaines et les compétences développées pour élaborer et accompagner des projets, acquis dans ma fonction précédente, peuvent constituer des qualités pour être employé comme gestionnaire.

Par contre, mes connaissances en matière de droit privé sont réduites. En l’occurrence, ma volonté de formation alliée à mon savoir dans le domaine du droit administratif est de nature à pallier ce manque, dont j’espère qu’il ne sera pas rédhibitoire.

Demeurant à votre entière disposition pour vous fournir tout renseignement complémentaire que vous jugerez utile, je vous prie de croire, Madame ou Monsieur, à l’expression de ma considération distinguée.



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Après l’ANPE où il n’est pas nécessaire d’être inscrit pour transmettre des courriers, nous allons chercher Maxou, à la sortie du collège. L’achat des fournitures scolaires me confronte au second effet « QI School » de rentrée.

Chez Carrefour, Je croise mon copain Bernard, dont le fils Robin est entré en 6ème. Je lui parle de ma nouvelle situation qu’il semble découvrir. Je reste évasif et je sens sa perplexité lorsqu’il s’aperçoit que je me suis lancé sans filet, et surtout sans projet ni perspective bien arrêtés. Par bonheur, les nouvelles du club de foot, où je vais prendre aussi une année sabbatique, me servent d’échappatoires. J’ai l’impression d’être un extra-terrestre et je me demande quelle tête fera la personne qui va lire mon courrier. Un emploi rémunéré à 60% de mon précédent salaire.

Dans ce monde galvaudé par le fric, une sacrée promotion sociale !

Avant de rentrer, on fait une halte au club de tennis d’Auch pour y inscrire Max. Mon fils aussi a voulu instaurer une rupture dans sa vie. Après 7 ans de football, il opte pour un sport individuel.

Les dépenses de rentrée ont beau avoir été réduites au nécessaire, ma dernière paye est déjà bien entamée...

Rien de très passionnant par la suite. Les documents scolaires remplis quasiment en temps réel, comme à l’accoutumée. Maximilien Fainzang, 3ème 3, sera à jour de ses obligations administratives. Nouveauté cette année : une fiche de renseignements à destination de l’assistante sociale du collège. J’espère que les mentions « recherche d’emploi » concernant sa mère, « éducation nationale » en disponibilité pour son père, ne vaudront pas à Max un surcroît d’attention.


*

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Mercredi 7 septembre 2005

Troisième jour de classe pour Max et notre première querelle pédagogique. C’en est fini du carnet de textes. L’an dernier en 4ème, mon fils prétend avoir été le seul à en avoir eu un. Tous les autres utilisaient un agenda. Je suis un papa ringard à suivre aveuglément les prescriptions professorales. Un vestige des concertations école-collège que j’animais jadis. Il paraît que les collégiens profitent de la pingre pagination de leurs semainiers pour ne pas noter, faute de place, une grande partie de leurs devoirs. Cette excuse devient irrecevable avec un cahier de textes méthodiquement géré. J’ai tenu tant bien que mal jusqu’à présent, mais il faut maintenant me soumettre.

Va pour l’agenda.

Pénurie sur Auch de cette denrée, qui semble être le fin du fin en cette rentrée 2005. Cet effet de mode se cantonne-t-il au Gers, où nos jeunes relativement épargnés peuvent s’adonner à de si sages rebellions ? Est-il national ?

Toujours est-il que l’article prisé est en rupture de stock. À la maison, on va me reprocher sans vergogne mon imprévoyance. L’arroseur arrosé : le défenseur inconditionnel de la prof et du carnet de liaison au banc des accusés.

Sur le chemin de l’école, j’ai testé ma défense. Une vague histoire de collégienne de 3ème 3, mignonne au demeurant et secrètement attendrie par le charme désuet de Maxou, la singularité de son cahier de textes en faisant foi. Je devrai trouver mieux.

Sale temps pour les esprits romantiques !


*


Question boulot, j’ai reçu hier par la poste un accusé de réception de l’ANPE. Ça n’a pas traîné. On sent l’esprit de mobilisation, insufflé par Borloo.

Ils ont transmis ma demande à la MSA du Gers, comprendre Mutuelle Sociale Agricole. Mon attachement au mutualisme peut être un atout. Par contre, l’assemblage des deux épithètes constitue un oxymore au vu de mon expérience : « social » oui, comme j’ai essayé de le laisser transparaître dans ma lettre de candidature, « agricole » non.

Ma bouteille à la mer tombera-t-elle entre des mains bienveillantes ? En tout cas, j’ai franchi le premier palier. Pourrai-je me départir de ce complexe hérité d’un trop long passage à l’École, l’obsession du hors-sujet et la satisfaction bénigne de croire l’avoir évité ?

Au fond, ce coupon-réponse de l’ANPE me fait du bien. A bon compte, il me procure une modeste sensation d’activité. En réalité, je mesure qu’ici sera le plus dur à supporter en cas de dérive : ne pas se donner en spectacle d’indigence.

Dur de passer inaperçu à la campagne.

Avec Monica et Maximilien, nous habitons dans le lotissement d’un petit village, Lasseube Propre, à 8 km d’Auch. Par honnêteté, je dois indiquer que nous sommes propriétaires d’une maison cossue, construite en 2000. Le crédit court jusqu’en 2008, mais l’endettement ne représente qu’une faible part du prix que j’escompte en tirer… si cela s’avère nécessaire. Un sacré filet de protection qui amoindrit nettement le caractère précaire de mon statut. Sans rentrée d’argent, nous y laisserons quand même des plumes.

Cependant, l’essentiel n’est pas là. Il réside dans l’image que j’accole à ma propre personne. Détestable et dévalorisée comme l’illustre l’antienne « pouvoir de nouveau me regarder dans la glace », ayant déjà rythmé ce récit. Dans cette auto-vision, mon propre regard occupe une place prépondérante, quand bien même cela pourrait passer pour de l’orgueil déplacé.

On aura néanmoins compris que le regard de ma femme et celui de mon fils sont loin d’être négligeables à mes yeux. Les autres regards, d’où qu’ils viennent, m’importent aussi.

De là provient le malaise éprouvé au cours de mes trois visites depuis lundi à l’ANPE, où je me suis efforcé de rendre ma présence furtive pour ne point me faire remarquer des autres personnes, fussent-elles pour moi inconnues.

J’ai dans la tête plusieurs poèmes dédiés à des passantes. Par extension et à chaque fois que j’en ai le loisir, je laisse voguer mon esprit pour imaginer des vies, prêter des pensées aux personnes que je croise. Je projette sur tous les êtres humains ce penchant maladif, positif par le potentiel de décentration et d’altruisme qu’il recèle, franchement dérangeant lorsque l’épieur se sent en retour percé dans son for intérieur.

Il en résulte que mon image me fait systématiquement peur, autant que les chuchotements et les ricanements dont je la crois affublée. Cette crainte irraisonnée d'être observé constitue le trait enfantin de mon caractère, instillé par un long séjour dans l’univers scolaire.

A force de simuler, le paraître n’est plus un écran protecteur de l’être.

Surtout ne jamais passer pour un con ! Un bon moyen de le devenir dans notre monde en mal d’authenticité.

Les défenses, élaborées de longue date pour esquiver ma propre image, me semblent inopérantes dans le contexte actuel. A titre d’exemple, je me soucie du qu’en dira-ton qui ne tardera pas –qui a déjà sans doute commencé- à alimenter les conversations des voisins quant à ma présence quasi-permanente à la maison, alors que les vacances scolaires sont terminées .

Il va falloir s’y faire et trier parmi les questionneurs : les bien intentionnés, qui renvoient du positif ou simplement de la chaleur humaine ; les indifférents qui ne sont pas les pires et qui, quelquefois, préfèrent se taire quand ils ne sont pas sûrs de leurs paroles ; les compatissants qui, lorsque les problèmes vous accablent, en tirent parti pour vous parler d’eux, se gaussent de votre malheur comme si la logorrhée pouvait leur conférer une importance accrue.

Hier mardi, j’ai rencontré Justin. Il appartient à la première catégorie évoquée ci-dessus. Nous nous sommes liés d’amitié, il y a quatre ans, lorsque nous entraînions avec un troisième larron, Raymond, les petits débutants du club de foot d’Auch. Originaire de Madagascar où il a passé sa jeunesse, Justin porte beau ses 54 ans. Sa silhouette athlétique d’ex recordman junior d’Afrique au triple saut, son sens de l’humour et de l’autodérision, son rire permanent me l’ont rendu d’emblée sympathique. La proximité de nos conceptions en matière de sport, et plus globalement dans le domaine éducatif, la similitude de nos expériences banlieusardes respectives à Saint-Ouen ont vite fait le reste.

Justin est musicien professionnel. Il galère un peu comme intermittent du spectacle, mais il m’a proposé de lui écrire des textes de chansons.


*


Écrire des chansons. Tout simplement écrire, là est mon projet, peu recommandable quoique partagé avec une multitude de contemporains. Donc d’autant moins recommandé qu’il est banal. Une utopie !

Aussi bien de nombreux arguments militent pour étouffer dans l’œuf mes velléités littéraires. Ces raisons ressortissent autant au fond qu’à la forme.

La première découle du lapidaire axiome d’Alain Pâris : « un véritable écrivain doit avoir achevé son premier roman avant l'âge de 30 ans ». Ceux qui savent reconnaîtront aisément le critique littéraire, le plus doué de sa génération qui se dissimulait sous ce pseudonyme.

La deuxième raison tient au doute sur mes capacités d’écrire un texte long. En lisant « L’aberration », un pastiche de « Libé » publié jadis par la bande de Karl Zéro, j’avais bien ri d’un article vantant le « Prix de la littérature picarde » décerné au premier écrivain picard, ayant rédigé un livre de plus de 200 pages. Que les Amiénois me pardonnent par avance ! La farce a perduré : De Robien au radar (aux radars ?) de l’éducation nationale. Pas de quoi empiler les pages jusqu’à la Côte d’Opale.

La troisième, corollaire immédiat de la précédente, réside dans la nécessité de rester cohérent au fil du récit. Une œuvre littéraire est une logique au long cours, un puzzle riche de « 10 puissance n » pièces, s’articulant les unes aux autres de proche en proche, tout en se combinant à distance pour assurer l’harmonie du tout.

..

L’énième réserve a trait aux questions de style. Trop ampoulé, le mien est-il apte à laisser accroire au lecteur que c’est lui, lui seul, qui est en train d’écrire le texte offert ? Pour ce faire, il convient d’inverser l’assertion de Schopenhauer : « les pensées déposées sur du papier ne sont rien de plus que la trace d’un piéton sur le sable. On voit la route qu’il a prise ; mais pour savoir ce qu’il a vu sur la route, on doit se servir de ses propres yeux ». Le style est un jeu de miroir qui permet à l’auteur simultanément de progresser sur un chemin inexploré et d’imaginer ce qu’y verra son lectorat lorsque la voie sera devenue un itinéraire fréquenté. Encore une histoire de regards, où se superposent les images, coïncidentes de-ci , divergentes de-là.

Mon image dépréciée et, subséquemment, celle de tout ce que je pourrai créer en ce moment ne comportent en l’espèce rien d’engageant.

L’antépénultième raison relève de ma culture éparse et mitée. Du superficiel à l’aune du zapping time. On se la raconte alors, en se croyant original à redécouvrir l’Amérique. Et malheureusement, pas n’importe quelle Amérique ! Celle de Bush, un ersatz de ce grand pays et de son peuple métis. Ridicule ! Pour le coup, pas un ersatz du ridicule, non du bon, du vrai, du lourd qui tue !

Last but not least, avoir quelque chose à dire tout bonnement.

Tu n’as aucune chance, mais saisis la.


*

1ère tentative : 200 tout rond

Il s’agit d’un texte d’une cinquantaine de pages, rédigé en 1986 et laissé en plan depuis. Rien à voir cependant avec le terme dépassé des 30 ans, évoqué précédemment. A l’époque, j’étais entiché d’une Juliette, partie un an parfaire sa pratique du japonais au pays du Soleil Levant. En congé sans solde, elle aussi. Elle sans la moindre arrière-pensée, moi, intéressé, nous étions convenus de correspondre. Ecrire une fiction, à tour de rôle au gré de nos échanges épistolaires. Mon premier envoi étant resté sans suite, je m’étais mis dans la tête de prolonger l’aventure en solo. Un prétexte à perpétuer…

Au cours de cette année, j’ai ensuite connu Monica, qui a alors fondamentalement secoué ma vie. Exit « 200 tout rond », qui s’appelait initialement « L’évitation au voyage », plus par dépit de l’éloignement que pour révérer Baudelaire.

Octobre 86, premier automne de la première cohabitation, le héros narrateur vient passer quelques jours à Paris, une vague adresse en poche. Ce point de chute irréel recèle un quiproquo, déclencheur de l’histoire. L’adresse est fausse, mais elle s’avèrera être la boîte à lettres utilisée par une personne forcée de vivre clandestinement. Cette dernière a eu accès à des sources interdites au cours de recherches pour sa thèse sur la Révolution Française.

L’Acte fondateur est la conséquence d’un secret inavoué, l’emballement des événements n’ayant d’autre motivation que la fuite en avant des protagonistes de la Révolution pour taire au monde ébahi la supercherie initiale.

Jeu de dupes avec les Professeurs Authiez et Malard, les maîtres incontestés de l’Histoire de la période. A moins de trois ans de la célébration du Bicentenaire, qui doit marquer leur triomphe, ça fait franchement désordre.


*


Projet n° 1 : Les siècles obscurs

2189, la mondialisation est advenue depuis belle lurette. Alter assurément, si on la rapporte à celles dont il était question au début du XXIème siècle. La planète est organisée en une fédération de grands espaces géographiquement cohérents. L’État-nation s’est métamorphosé en une entité administrative importante dans l’architecture politique qui s’est imposée au début du XXIIème siècle. Un monde pacifié et démocratique.

L’histoire se déroule à Yaoundé, dans le département « Histoire » de l’Université Nelson Mandela. Le professeur Sissoko y dirige l’unité d’enseignement consacrée à l’étude des XXème et XXIème siècles. Les travaux de son équipe de recherche ont porté sur le concept de pouvoir. Joseph Sissoko a mis à jour les mécanismes d’acceptation de la domination au temps des siècles obscurs, comme il les a nommés . Au crépuscule de sa carrière, il figure au premier rang des historiens de la période avec sa collègue de Toulouse, Hélène Duprat, son amour de jeunesse. L’amour platonique d’une vie, que la carrière universitaire a éparpillé aux quatre coins de la planète.

Les héros sont deux étudiants : Gwen Lautry, le poulain de la professeure Duprat, et Aminata Akwa, la disciple préférée de Sissoko. Les anciens amants ont réuni leurs élèves pour soutenir, sous la direction de Joseph, leur Initiative (le plus haut degré des études universitaires). Ils ont misé sur la conjugaison de l’esprit de finesse du jeune homme, capable d’intuitions fulgurantes, à celui de géométrie de la jeune femme.

Dès la première rencontre, Gwen est subjugué par l’intelligence et la beauté d’Aminata ...

Le titre fait allusion à l’histoire antique, au temps où la Grèce allait inventer la polis. Malgré la conquête du fer, la réforme hoplitite, en dépit d’Homère, cette époque fut minorée par la splendeur de l’Athènes classique. Par comparaison à l'âge d'or de l'hellénisme, on la désigne par une appellation péjorative, « les siècles obscurs ».

Si loin que notre imagination puisse entrevoir le futur, on ne peut que souhaiter à nos descendants de qualifier ainsi nos siècles, meurtriers et imbus d’eux-mêmes.


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Projet n° 2 : Agence Mednet

Mednet, c’est le nom d’une agence de détectives, à la fière devise : « Résolument anti-racistes et anti-fascistes ! ». Elle doit son nom aux deux privés qui la composent, Ahmed et Néthaniaël. Le second est marié à Nadia, la sœur du premier. Leurs rapports sont fraternels, exemplaires d’une laïcité qui pourrait unir les êtres au-delà des pesanteurs de leurs origines.

Parmi leurs divers travaux routiniers (filatures, menus larcins à élucider, cocufiages en tous genres) se glisse une enquête de gros calibre. Trouver et remettre à des mains sûres l’unique exemplaire d’un ouvrage d’économie politique écrit dans l’URSS au temps de la glaciation. Une bombe à multiples détentes : aliénante si la thèse exposée vient à servir à la manipulation des comportements consuméristes à l’échelle planétaire ; libératrice si elle se met au service des premiers mouvements sociaux internationaux.

L’auteur, en rupture radicale avec la théorie marxiste, est mort de façon mystérieuse au bon vieux temps de la patrie du socialisme. L’affrontement autour de ce manuscrit laisse peu d’espoir de vie à ceux qui l’approchent, sinon le convoitent.

Projet lointain, car il nécessite un gros effort d’imagination et de documentation en amont. Prometteur par contre, parce que ce duo de détectives de banlieue pourrait connaître d’autres aventures s’ils survivent à celle-ci.


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2ème tentative : Plongée

« Les siècles obscurs » et « Agence Mednet » devraient être rédigés à la 3ème personne. Le début de « 200 tout rond » l’est à la 1ère, une piètre astuce de dragueur pour se lier avec celle pressentie pour l’écrire avec moi, à quatre mains.

Ce déséquilibre est un bon prétexte pour projeter l’écriture d’une suite à cette chronique. Le titre est vite trouvé : « Plongée ».

Ce sera un compte rendu de cette année particulière, une relation des épisodes que je jugerai importants.

Le contenu portera sur trois aspects de formes concentriques depuis mon poste d’observation : l’intimité familiale et amicale ; la recherche d’un emploi et mon éventuelle reconversion professionnelle ; des nouvelles du vaste monde, reprises et analysées à distance quand les marchands de scoops ne s'y intéressent plus.

Pas de plan préétabli, juste une relation chronologique. Je ne suis pas totalement maître des développements de l'histoire.

Ma quête d'espoir et de sens.

Automne


Dimanche 11 septembre 2005

La nature se pare peu à peu de teintes fauves d’arrière-saison. Le vert domine encore, mais il a recouvré sa tendresse d’équinoxe. Les nuages viennent tourmenter les cieux. Ce week-end, ils ont dégénéré en orages. Les reinettes, qui chantaient aux abords de la maison, parfois même y pénétraient pour s’engoncer dans les toiles d’araignées, ont disparu.

À quelques jours près, c’est l’automne.

Il pleure sur l’emploi, comme il pleut sur mon cœur. Ma candidature auprès de la MSA est demeurée sans réponse. La célérité villepinienne de l’ANPE n’a pas encore reçu d’écho auprès des employeurs, dont le zèle recruteur est inversement proportionnel à la hâte à dégraisser la masse salariale.

Vendredi, j’ai déposé une deuxième lettre à l’agence jobimoniale pour un poste de directeur d’établissement à caractère social. Je n’ai guère modifié le contenu de mon précédent courrier.

J’ai simplement notifié : « ma candidature est motivée par l’intérêt que je porte aux personnes confrontées à des difficultés sociales ».

Il reste à espérer que mon lecteur saura faire des inférences, car il est indéniable que cette profession de foi, vague et détachée, ne contient rien d’engageant en soi. Inférons donc : quitter une situation bien assise pour aller se vendre sur le marché du travail dépasse le simple intérêt, la compassion convenue envers les laissés pour compte de la modernité.

Je crois impossible aujourd’hui de penser la misère sans l’avoir éprouvée du dedans. Les travaux intellectuels abondent ou, selon une vision plus positive, théorisent à partir de l’étude d’une multitude de destins déchus. Les enquêtes et les analyses, sociologiques, psychosociologiques, socio-économiques, socio-historiques, anthropologiques, ethnologiques, permettent seulement de retrouver les traces du piéton sur le sable, à l’instar de la citation de Schopenhauer énoncée plus haut.

Nécessaire certes, mais insuffisant.

Un obstacle épistémologique défie nos intelligences. Il résulte de la culture de l’entre-soi qui, subrepticement, redessine notre paysage mental. Eric Maurin a décrit, dans « le ghetto français », le soubassement spatial de ce compartimentage de la société.

Dans cet univers ségrégatif, où l’horizon se limite à l’étage immédiatement supérieur, regarder au-dessous donne le vertige. La pratique du « sauve qui peut » se généralise. Il serait curieux qu’elle soit sans incidences théoriques. Quand l’indifférence tient ainsi lieu de « sésame, ferme-toi », le monde devient, pour un temps, impensable.

Or, je fais un pari hasardeux, mais ô combien vital du point de vue de l’intellect comme de l’éthique. Repenser le monde nécessite de comprendre la pauvreté. Et conjurer la misère requiert d’en construire une connaissance en actes.

Je postule que la société a rangé les miséreux au rang de suspects. Qui n’a jamais dû établir son innocence en la matière se condamne à un savoir superficiel et à la parlotte.

On m’objectera sans nul doute que le caractère empirique de ma démarche n’assure en rien sa validité. Soit. Je rétorquerai que vouloir essayer de comprendre ne souffre aucune objection ; pour le déni, on attendra d’éventuelles conclusions.

L’option de m’immerger parmi les défavorisés relève de la posture morale. Je la jette en pâture aux critiques, mais elle est difficilement attaquable. Je veux comprendre la pauvreté parce que, dans sa traque implacable, réside l’avenir du monde. Dans ce but, je ne fais courir de risque à personne d’autre qu’à ma propre famille. Je ne sollicite pas d’assistance, ni l’assistanat.

Naufragé volontaire. Du bombarisme social, en quelque sorte.

Je pars avec une surcharge pondérale et, surtout, un esprit empesé. Par contre, je me suis délesté de tout statut victimaire. Je ne prétends pas inspirer pitié, ni a contrario adopter une quelconque attitude condescendante.

En préalable, je récuse les règles de communication instaurées au cours de la dernière décade. Pour l’anonyme, la prise de parole n’est considérée légitime que pour exhiber son malheur. Le malheur de l’un paraît plus triste que celui de l’autre, donc celui-là a raison. Pire encore, la façon de crier sa souffrance n’est pas indifférente à l’intérêt qu’on lui porte.

Pour les chefs, la gouvernance est devenue une course effrénée aux faits divers et à la caution des victimes. Charitable, donc incontestable. L’étalage de bons sentiments est à la base de tout argument d’autorité. Cette mascarade vaut blanc-seing pour couvrir toutes les injustices, toutes les impostures.

Je ne goûte pas cet humanisme mercantile. Si je dois être audible, que ce soit par la seule vertu de mes actes et de mes dires.

Je pars donc, l’esprit empesé. En panne d’idées, ai-je écrit il y a peu de jours. Cet aphorisme faux-modeste mérite explication. Que l’histoire du sujet, brièvement résumée, en tienne lieu. Je suis fils d’anciens de la M.O.I., un immigré de la seconde génération comme on a coutume de dire, d’origine apatride par mon père. Mes parents ont retiré de leur jeunesse résistante au nazisme et aux collabos un engagement politique à vie. Le contexte familial, le milieu encadré et cadrant d’une banlieue rouge ont bercé mon enfance et mon adolescence au rythme des lendemains enchantés. Pourtant, il subsistait dans le Saint-Ouen des années 60 et 70 comme un fonds libertaire. Dans le quartier Cayenne, le souvenir de la funeste bande à Bonnot a longtemps survécu. Il m’en est resté une défiance indélébile contre toute forme d’autoritarisme.

Alors, t’es rock, coco ? Oui, monsieur, jusqu’au tout début des années 80. 23 ans pour s’affranchir de la pensée héritée. J’en conviens et vous prie de me pardonner, je n’étais pas précoce. Il m’a fallu attendre l’invasion soviétique de l’Afghanistan et l’état de siège polonais pour que mes yeux achèvent de se dessiller. L’image de bandits assignée aux résistants afghans ne cadrait pas avec mon admiration des héros de l’Affiche Rouge ; la répression sanglante des mineurs de Nowa Huta par la milice, quelque populaire qu’on l’ait qualifiée, était incompatible avec le culte ouvriériste que l’on m’avait inculqué.

Pas faute d’avoir été prévenu par Gaët, Fifi, Riton et quelques autres !

23 ans, la gauche prend enfin le pouvoir. La crise est du Champagne et vous monte à la tête. Le cœur fou robinsonne à travers le roman. Terrible désillusion !

En peu de temps, le monde s’est mondialisé. l’État et surtout l’intérêt général, qu’il était censé incarner, sont partis en quenouille. L’extrême droite s’est refaite une virginité. L’URSS n’est plus et c’est tant mieux pour la liberté et l’égalité à long terme ; c’est tant pis à l’échelle de nos vies, pour ceux de ma génération qui, comme moi, désirent un peu, voire beaucoup plus de justice sociale. Tout projet émancipateur s’en est trouvé disqualifié.

Et que penser de la Chine, qui combine un totalitarisme pseudo-prolétarien et l’ultra libéralisme ?

Se dévouer à l’instruction est devenu un refuge. L’éducation nationale aura été ma planque contre la désespérance. Au final, le temps passé à des querelles pédagogiques aura-t-il été une aimable compensation ?

Peut-on instruire sans éduquer ? Transmission ou auto-construction des savoirs ? Inné ou acquis ? Il paraît que Monsieur Meirieu livre, en cette rentrée, sa lettre à un jeune professeur. Il a retrouvé de sa superbe, le directeur de l’IUFM de Lyon. Qu’il se méfie toutefois ! Finkielkraut le guette au coin du b’, prêt à en découdre derechef lorsqu’il en aura fini avec Tarik Ramadan.

Y a-t-il du mal à hurler le dégoût que provoque en moi cette débauche de marketing éditorial ? Suis-je nihiliste à vouloir mettre à bas ces prescriptions qui sentent par trop le vieux ?

Voilà le gros mot lâché : t’es plus rock, coco, t’es devenu nihiliste.

Dans la plupart des cas, l’accusation de nihilisme n’est rien d’autre qu’une version dérivée du « moi, je travaille » chiraquien de 1986. Sous entendu, « je parle pas, j’agis, alors la ferme ». Risible quand on le voit du haut de l’année 2005, avec quelque 20 ans de recul !

N’oublions jamais que le monde appartient à ceux dont les ouvriers et les employés se lèvent tôt le matin. Combien en font-ils travailler pour leur compte ceux qui sont prompts à vous taxer de nihilisme ? L’invective tient alors lieu d’argument, dans l’unique but de déconsidérer le contradicteur. Cet usage du terme « nihiliste », de loin le plus fréquent, n’est qu’une bribe phatique dans la bouche de piètres polémistes.

Épurée de sa connotation dénigrante, l’étiquette nihiliste mérite examen. Par commodité, retenons du nihilisme l’acception suivante : doctrines selon lesquelles l’humanité n’a pas de but assigné. L’absence d’absolu rend l’être humain totalement maître de son destin. Tout est permis.

La sensation de toute puissance et le manque de repères caractérisent notre époque. Ils participent à l’essor de l’impérieux besoin pour les personnes humaines d’inventer l’avenir. Or l’absence de finalité fixée en dehors de nous, par la religion ou autres idéologies millénaristes dont le communisme fut l’archétype, a dégénéré en un émiettement des devenirs imaginables. Cette profusion produit la perte du sens. Un aller simple pour une ère nihiliste ?

Je dois à l’un de mes ex-collègues, Jean-Charles, d’avoir gardé par devers moi un faible relent d’optimisme et d’émerveillement. Nos successeurs auront les ressources collectives de créer du neuf. Je sais qu’ils se meuvent, avec aisance et honnêteté, dans ce monde ouvert sur l’insu. Chez eux, je sens déjà percer l’alternative au règne du fric.

Il existe un rôle pour les gens de ma génération, décalés dans cette sortie annoncée de l’univers de l’esbroufe. Léguer aux jeunes notre expérience à démasquer les intrigants.

Non, je ne suis pas devenu nihiliste !

Toutefois, Monica m’a conseillé à juste titre de me méfier de mon ressentiment : d’abord parce qu’il serait particulièrement malvenu de passer sous silence que j’ai rencontré nombre de personnes formidables au cours de mes années à l’éducation nationale, plus que des collègues, qui y sont restées et continuent de mouiller la chemise chaque jour pour les enfants ; ensuite, parce que l’aigreur sera vite contre-productive.

Merci Monica. Ne pas désespérer les copains, ne pas désespérer.

e vais contacter un journal pour proposer de publier ce texte, sous forme de feuilleton. L’épreuve de vérité.

Pour donner quelque consistance à ce projet, je vais m’essayer à sélectionner des nouvelles du vaste monde, les garder en mémoire un certain temps avant de les analyser à froid, lorsque les médias se sont tus. De l’anti-scoop, que je classerai dans une nouvelle rubrique, intitulée « propos citoyen ».

 

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Propos citoyen n° 1

11/09/05 : comme l’eut dit mon ami Jean-Pierre, je n’ai pas eu le choix dans la date. Les catastrophes sont d’une régularité olympique : 11septembre 2001-29 août 2005

1. Actu internationale

Four years ago. En 2001, cela fait 10 ans que les États-Unis se sont assoupis à la tête du monde. Pour sûr, ils dominent : leur langue est le vecteur de communication universelle ; leur mode de pensée et leur culture attirent et inhibent ; leur richesse exaspère. Mais leur force en impose. Le monde en coupe réglée sous la bannière étoilée.

Une période de transition s’est ouverte avec l’effondrement du Bloc de l’Est. Un temps, l’hyper puissance sera sans rivale. C’est l’ère de l’unilatéralisme, dont il est malaisé de prévoir la durée. On sent la Chine pointer son nez et la première guerre du Golfe a délivré un message implacable : un pays ne peut longtemps dominer tous les autres lorsqu’il veut faire la guerre sans perdre ses soldats.

Les stratèges américains, les yeux rivés sur les sondages d’opinion, veulent mener la guerre comme d’autres engagent des campagnes de sécurité routière. Mais cette obsession du 0 Killed comporte son lot d’ambiguïtés :

- en négatif, l’invention de la notion de « guerre propre », un carnage qui se voudrait virtuel parce qu’accompli à distance. De fait, une opportunité de disjoncter sans risque physique et à moindre coût moral. Une belle, non plutôt une moche occasion de partir à la guerre sans craindre les réactions d’opinions publiques versatiles ni, accessoirement, d’allonger à l’excès les carnets de commande des marchands d’armes ;

- en positif, la possibilité d’accomplir un petit effort supplémentaire pour pousser l’objectif, à peine au-delà. La Paix, quand ce but du 0 Killed sera étendu à tout ennemi supposé autant que réel.

Un rien idéaliste, je l'admets. Pourtant, les États-Unis ont tenu, peut-être tiennent-ils encore, cette chimère entre leurs mains. Pour la première fois sur notre Terre, la puissance hégémonique est en position d’échapper à la fatalité du déclin, en se faisant un temps sa propre rivale pour se mettre au service des peuples. Leader planétaire pour combattre la misère, chez soi, chez les autres, mais toujours à égalité avec eux.

Là, d’accord pour le modèle américain. Maybe, Ive had a dream.

L’agression sauvage des Etats-Unis, le 11 septembre 2001, a largement été commentée. Au point que je n’aurai presque rien à ajouter si ce n’est que cet événement majeur a obéré les chances de l’utopie, reportée mais inéluctable.

L’élan du cœur envers l’Amérique fut beaucoup plus fort que la haine, y compris dans le Tiers-Monde. L’inhumaine condition l’a cependant emporté. Inhumaine au sens où le respect de la vie, notre bien commun, un impératif catégorique, a été bafoué. Pour les terroristes, la vie était comme sans valeur. Quoique. Il paraît qu’un attentat, ça se monnaie : avant pour soi-même, après pour ses proches.

Ôter ainsi sans vergogne la vie à autrui classe à jamais ces personnes, leurs organisations, leurs confréries, au rang des infâmes salauds, au côté des nazis et autres massacreurs de tout acabit.

Point de salut pour eux, aux yeux des amis de la liberté, présents et à venir !

À mon corps défendant, je trouve que la formule « les amis de la liberté » fleure bon les slogans lyriques et fallacieux de ma jeunesse. Rien à voir néanmoins : la propagande, elle s’est perdue en route.

L’expression ne désigne pas un nouveau parti, mais un état d’esprit qui incline à combattre tous les abus de pouvoir, du plus insignifiant aux plus graves. Les amis de la liberté ont vocation à accueillir en leur sein tous les êtres humains, sans discrimination fondée sur le sexe, l’origine, la nationalité, l’opinion, la religion… Non croyants, ne pas s’abstenir !

Les amis de la liberté s’opposent en toutes circonstances à toute forme d’arbitraire (diktat, ukase, fatwa…). Pour eux, la loi doit toujours être une élaboration démocratique. Elle vise à affranchir, car les limites qu’elle fixe définissent des espaces suffisamment vastes pour que le libre arbitre, mieux la liberté, s’y épanouissent.

Cette parenthèse refermée et au risque d’être politiquement incorrect, je mentionnerai qu’il sera nécessaire à tous les compagnons en Islam des auteurs religieux des attentats de New York -et depuis de Madrid, Bagdad, Londres...- de se démarquer nettement de ces fanatiques, par des actes concrets et non simplement par d’évasives circonlocutions.

Il faut accepter l’idée qu’être opprimé ne prémunit pas de se faire oppresseur à son tour. Un Arabe raciste et fascisant n’en est pas moins dangereux et abject que tous les autres racistes fascisants. Le combattre c’est lutter contre les racistes fascisants, pas contre les Arabes.

On serait presque tenté de poursuivre immédiatement : « choisis ton camp ». Et c’est là que l’Amérique a manqué à l’automne 2001 son rendez-vous avec nous autant qu’avec elle-même.

Bush en tête, les Etats-Unis ont mal tranché : dans « Arabe raciste et fascisant », ils n’ont retenu qu’Arabe. Pour complaire aux racistes et fascisants Petits-Blancs, ils ont invoqué la religion.

Les croisés de la liberté sont nettement moins enthousiasmants et lyriques que les amis de la liberté, surtout à Bagdad ou à Kandahar.

« Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Bush gets his gun. J’en vois qui n’ont même pas peur. Des pacifiques comme moi qui, comme on l’aura subodoré, ne suis ni pour, ni contre. Bien au contraire.

De plus teigneux aussi ! Ainsi Kim Jong Il, le premier monarque communiste, a beau appartenir au clan du mal, selon la classification binaire des néo-inquisiteurs, il peut dormir tranquille. Une frontière commune avec la Chine et la Russie rend curieusement la Corée du Nord invulnérable au leadership martial des USA.

« Is America back ? » Not alone, George W ! Pas tant qu’elle se considérera seule.

Fin août 2005, les USA sont frappés par une nouvelle catastrophe, naturelle celle-là. Laissons les médias travailler, d’autant que la règle que je me suis fixée bannit toute réaction à chaud. Je me contenterai donc de noter quelques informations relevées sur le vif et susceptibles de réflexions ultérieures :

-les parallèles établis entre les deux catastrophes, entre l’impéritie apparente des secours et le bourbier irakien où les troupes US s’enfoncent ;

- le désintérêt manifeste à l’égard des pauvres et la défiance à leur endroit qui semblent avoir précédé tout élan de solidarité des autorités locales et, surtout, fédérales;

- les causes de la gestion désastreuse de la crise par l’administration Bush ;

- les conséquences du point de vue de la spéculation boursière (à long terme, le pronostic des financiers est plutôt positif, reconstruction oblige) comme au niveau de l’opinion américaine vis-à-vis des affres du libéralisme, mises à jour lors de cette catastrophe.

Je conserve en réserve une impression bizarre. Les médias semblent avoir couvert l’événement comme une superproduction hollywoodienne : images apocalyptiques et tragiquement réelles dans leur dénuement, d’une part ; moyens journalistiques surabondants, électricité, faisceau satellite, équipes télévisuelles visiblement bien nourries, fraîches et disposes, d’autre part. C’était comme si les reportages renvoyaient au tournage d’un film catastrophe.

Un scénario et un casting de télé-réalité, comme naguère, le bloody tuesday de 2001 avait marqué, de façon abrupte, l’irruption du fictif dans le réel. En quatre ans, deux grandes rations de mort donnée pour virtuelle : les esprits seront assurément mieux préparés aux sacrifices à venir.

Vu de France, un petit bien pour ce grand mal : une jolie brune télégénique a été intronisée historienne médiatique, spécialiste incontestée des USA. Je préfère déjà suivre l’évolution future de l’Amérique, avec Nicole Bacharan, tout habillée, qu’en compagnie d’André Kaspi, son illustre prédécesseur, tout nu.

2. Nouvelles de France

Depuis Coluche, nul n’ignore que, dans notre pays, on est ’achement balèze en politique française. Champions du monde ! Selon l’adage qui veut que, pour réussir, il convient de s’appuyer sur ses points forts, on est même devenu particulièrement prolixe. Branchez la télé, allumez la radio, lisez le journal… La part prépondérante dévolue aux nouvelles intérieures ne vous échappera pas.

Abondance de biens ne nuit pas, paraît-il. L’embarras d’un choix à large spectre, les questions de fond s’acoquinant à voisiner avec d’écumantes futilités.

Question fond, on a donné en ce début septembre. On s’est offert notre petite Amérique à soi, comme disait à Jacques Brel son regretté cousin Gaston.

A peu de jours d’intervalle, deux taudis parisiens brûlent, provoquant la mort de nombreux résidents, des familles immigrées, pour la plupart originaires de Côte d’Ivoire. Cris d’orfraie et lamentations misérabilistes inondent la presse et le discours politique.

- Vous pouvez pas imaginer, M’ssieurs-dames. Pas en banlieue, non, en plein Paris, parfois jusqu’à 10 personnes entassées dans un appartement insalubre et dangereux de moins de 0,2 Gaymard.

- Quoi, 0,2 Gaymard ?

- Mais si, voyons. Cette unité d’aire de 600 mètres-carrés. Vous avez déjà oublié le début de l’année ? Gaymard va donc pouvoir faire son come-back, affublé de son mentor.

- Son mentor ?

- Ben oui, Barnier. Vous vous souvenez ? L’honorable et honoré défenseur du oui au référendum sur la constitution de l’Union Européenne. Barnier, pardon Monsieur Barnier, quelle dignité sacrifiée aux foucades d’un peuple d’éternels râleurs !

- Quand même, il a plutôt desservi son pays quand il a déclaré, un peu inconsidérément, que les élections togolaises s’étaient déroulées de façon régulière.

- Vous avez mauvais esprit. Si je ne vous connaissais pas, je vous accuserais volontiers d’être un anti-savoyard primaire ou, pis encore, de rouler pour Julia. Vous, vous n’avez pas digéré la part prise par notre ex ministre des affaires étrangères dans la libération de nos otages à Bagdad.

- Ah, si vous invoquez nos otages, je m’incline. Il est des causes qui, même dans leurs aspects obscurs, ne souffrent aucune interrogation et, encore moins contestation. Au loto de l’idéologie, il est aussi des gagnants à vie…

- Vous voilà revenu à la raison. Et puis, en remplaçant Barnier par Douste-Blazy, convenez qu’on a perdu une paire de points de QI.

- Presque autant que de Mitterrand en Chirac.

- Eh bien, je tiens le pari. Vous verrez que Barnier et Gaymard seront deux renforts de poids dans l’écurie Villepin, dès que le mercato de l’amnésie sera rouvert.

Toute ressemblance avec des dialogues existants ou ayant existé serait pure coïncidence. D’ailleurs, on n’en parle déjà plus : Louisiane, 13 jours (info en cours) – Boulevard Vincent Auriol, 9 (info classée). Le score est sans appel. 9 jours, c’est bien suffisant pour faire passer le message de la solidarité.

Jamais en reste, Sarkozy nous l’a même joué à l’américaine : une expulsion musclée face caméra, ça ne peut pas faire de mal sur le créneau qu’il essaie d’occuper. Nul doute que les amis de la liberté, susmentionnés, n’aiment pas la volonté du candidat déclaré de gouverner les hommes par la peur. D’abord les Africains. Pour la suite : « Poètes, vos papiers » ! 

Un tas d’images subliminales en tête, nous sommes fin prêts pour les prochaines joutes.

Analysons cependant un instant le drame des personnes logées et traitées de façon indigne, à l’aune du résultat au référendum du 29 mai. Le Non l’a emporté et nos caciques ne savent pas ce que le peuple, à peine souverain, a cherché à exprimer.

C’est en effet incompréhensible lorsqu’on observe d’une position haute, dans le seul but de recruter des troupes.

À qui profite le Non ? Parmi ses défenseurs, les voix iront-elles à hue , chez Le Pen ou De Villiers, ou à dia, chez Fabius, Buffet ou Besancenot. De simples adhésions pour Attac, qui hésite encore à savourer le festin des lendemains d’élection ?

N’enterrons pas trop tôt leurs adversaires, les raisonnables érudits européens. Inutile de vous faire un dessin : « reins souples, reins chauds, ceinture Gibault ».

Foutaises !

Je proclame que le Non a à voir avec l’indignité réservée aux plus miséreux d’entre nous. Bien sûr, dans notre société en cours de cloisonnement à l’anglo-saxonne, l’égoïsme et les réflexes xénophobes font florès. De quoi se sentir fort éloigné des morts injustes et tragiques des immeubles enflammés. Les victimes avaient la peau noire et leur misère absolue nous tient à une rassurante distance.

Pourtant, un vieux fonds égalitariste sonne l’alerte. La majorité des Français, du Oui comme du Non, a une conscience diffuse des effets pervers de la stratification sociale qui s’accélère sous ses yeux impuissants : une hiérarchisation inflexible, d’autant plus étanche vers le haut qu’elle devient perméable vers le bas.

Vraiment si loin de nous, si lointains de l’avenir assombri promis à nos enfants, ces frères humains du Boulevard Vincent Auriol ? La question vaut réponse.

Le 29 mai, vos soutiers en puissance ont encore tenté de vous dire assez de tant de mépris. Vainement, semble-t-il.

Ceux qui croyaient au oui, ceux qui n’y croyaient pas,

Leurs voix qui montent des fers parlent aux lendemains.

3. Sport

J’aime le foot et supporte, sans chauvinisme (i-e, dans le respect de l’adversaire, de l’arbitre et des règles), 3 équipes : la France, le Red Star FC 93 qui, tel le doux phénix, renaît en CFA 2, l’Association Sportive Auch Gascogne (ASAG) en division d’honneur de la Ligue Midi-Pyrénées.

Toutes trois auront leur place dans cette rubrique, autant que de besoin. Un vibrant hommage à Thierry Roland, dont les pensées édifiantes constituent un filon inépuisable pour la sociologie postmoderne.

La semaine qui s’achève a vu la France se relancer dans la course à la qualification pour la Coupe du Monde 2006. La victoire étriquée (1-0), obtenue dans la douleur mercredi dernier en Irlande, m’a suffisamment tenu en haleine pour être mentionnée ici, et ce malgré le tapage fait autour du retour de Zidane en sélection et du canular d’un humoriste pendant l’interprétation de l’hymne national.

Je profiterai de ce détour par un sujet qui passe pour être léger, pour relever deux expériences footballistiques qui dénotent des traits, significatifs quoique vite oubliés, de la mentalité de nos concitoyens.

La 1ère remonte au 12 juillet 1998. La conquête de la Coupe du Monde provoque une liesse collective, comme le pays n’en a pas connu depuis la Libération. Cette nuit-là, j’étais à Paris et je crois qu’il en fut de même partout ailleurs dans l’hexagone et en outre-mer : une fraternité et une convivialité brisant les barrières sociales. Que l’on nous donne à revivre de telles joies, pendant lesquelles l’extrême droite était comme disparue !

J’en retire un enseignement à partager : non seulement l’extrême droite se repaît du malheur de la France, mais aussi elle refuse de participer lorsque le pays convoque au Bonheur les siens et ceux qu’il a accueillis.

La 2nde est advenue en l’an 2000, le soir de la victoire de la France au championnat d’Europe des nations. Les acteurs de la cohabitation sont interviewés.

En écoutant Chirac, on a l’impression grisante d’avoir marqué le but de l’espoir à la 90ème minute, en lieu et place de Wiltord, puis le but en or faussement attribué à Trézéguet. On sait tous que ce n’est pas vrai, mais comment contredire le Président de la République quand il nous attribue de tels actes de gloire.

Peu après, Lionel Jospin délivre ses commentaires. Le foot raconté à Bernard- Henri Lévy : « ma première pensée va à nos amis italiens » (Moins 5 points dans les sondages). Il s’ensuit une pseudo-analyse du match. Il est tard, ce dimanche soir, et on a deviné que demain on aura interro, surprise si on peut dire. Les sondeurs s’affolent… En route pour le 21 avril 2002.

Moralité (à rapprocher de l’argumentaire de la partie 2 « Nouvelles de France ») : la morgue du donneur de leçons peut intimider, elle s’avère un mauvais calcul à long terme.

Je ne sais pas pourquoi le mot « morgue » me fait immédiatement penser à Monsieur Giscard d’Estaing. Je suis persuadé qu’au cours de ses pérégrinations dans le Palais Mazarin, à la poursuite du souvenir évanescent de la sublissime Marie Mancini, l’auguste académicien saura en tirer une conséquence heuristique quant à l’identité européenne qu’il se propose d’inoculer dans nos consciences.

Une conséquence gratuite, totalement neutre du point de vue de l’économie sociale de marché hautement compétitive à laquelle il tient tant : faire figurer dans les bilans des grandes compétitions sportives le total des médailles acquises par l’Union Européenne, les 25 confondus.

Où l’on verra que les losers ne sont pas de ce côté-ci de l’Atlantique. De la fierté à partager de Vilnius à Faro (pas d’inquiétude on est quelque part sur la route, vérifié sous le contrôle de son excellenc… pardon de Monsieur Giscard d’Ospin).

Les athlètes aux origines lointaines, des frères au même titre que nos chers disparus et nos chers survivants du Boulevard Vincent Auriol, ne sont pas étrangers à ces victoires symboliques, transférables dans la réalité ordinaire du quotidien.


*


La réalité du quotidien, il est temps d’y revenir. Je me consacre à l’écriture, à plein temps comme un pro. Cela me procure une sensation très agréable. Je jubile à libérer ainsi des tas de choses enfouies en moi.

Mais je n’ai pas la moindre idée de la valeur de mon texte.

Alors t’es rock, coco ? Bas rock, mes bons maîtres. Un style en trompe l’œil, surchargé d’incises, d’adverbes et d’adjectifs. Et pourtant, étrangement et involontairement elliptique.

Il faudra trouver moyen de circonscrire ce doute.

L’épisode de l’agenda s'avère une salutaire diversion. Max a fini par en dégoter un vieux de l’année 2003-2004. Il est pratiquement vierge de notes, représentatif des dépenses inconsidérées de ma splendeur révolue.

J’ai actualisé l’agenda page à page. C’est une tâche ingrate et abêtissante, exactement ce qu’il faut pour laisser l’inconscient travailler à la suite de ma chronique et de « 200 », mon roman à achever.

J’ai bien écrit « achever ». Y aura-t-il, comme dans « les enfants du Paradis », un Frédéric Lemaître pour désigner à votre vindicte le coupable, mal dissimulé derrière ces lignes ?

En attendant, Maximilien ne m’a pas tenu rigueur d’une incartade calendaire sur le feuillet réservé dans son répertoire au vendredi 2 décembre 2005, « 200ème anniversaire de la bataille d’Austerlitz ».

On a les Waterloo qu’on mérite, à défaut de ceux qu’on choisit.


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Mardi 13 septembre 2005

Repassage à l’ANPE, je commence à m’habituer. Arrivé en avance, je patiente Place Porte Trompette, prêt à braver les regards obliques en compagnie de Monica.

Sur le socle de la statue du Général Espagne, des doigts errants ont inscrit leurs messages personnels. Parmi ces dazibaos amoureux, un « Loïc, T tro bô » interpelle. L’époque des œillades engageantes et empreintes d’équivoque est révolue. Maintenant, les filles se lancent, directes comme de farouches conquérantes.

Excusez d’avance ma maladresse, au bac j’ai pas passé l’option texto : « Ma2moizel, il né pa 2 Loïc 1prenable, il né qe 2 môvèz âçaillante ».

L’art de l’esquive et des sous-entendus a donc dû se loger en d’autres lieux, au hasard sur le marché de l’emploi. Moins éprouvant pour le cœur, nettement plus usant pour le moral.

Hier, la dernière annonce à laquelle j’ai répondu ne figurait plus sur le panneau idoine. Le mauvais pressentiment subséquent se confirme ce matin. L’offre est réapparue, à peine modifiée : de « souhaitée », l’expérience dans l’emploi de directeur d’établissement à caractère social s’est métamorphosée en « exigée ». Il sera difficile de me dissuader de penser que cette modification imperceptible, incolore, inodore, n’est rien de plus qu’une fin de non recevoir à ma candidature.

Quel tact ! Avec le temps, on a appris à éconduire dans les formes, sans regard ni parole.

Les rebuffades d’antan avaient cependant le charme de la franchise. Elles ménageaient l’estime de soi. Elles ne condamnaient pas l’issue de gueuler qu’il est certain Bernard à prendre, pour peu qu’on se donne la peine de l’assaillir et, très précisément, de le laisser s’essayer dans une fonction nouvelle.

Au fait, j’y pense, j’ai omis de vous dire : Bernard, c’est mon prénom, en vogue dans les années 50.


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On craint le hors-sujet, on finit hors-concours.

Ce refus, implicite et irréfutable, provoque en moi de la rancœur . Je le vis comme un renvoi, évidemment bien moins traumatisant qu’une reconduite à la frontière, mais le verdict est identique : « inutile, circule ».

Reconduite à la maison, ce n’est pas si terrible au fond. On y revient par ses propres moyens, avec sa petite auto, mais sans son petit chapeau, en voulant avoir l’air…

Faut pas candidater quand on a trop vécu. Pas plus d’ailleurs, quand on a peu vécu.

Au retour, l’espace privé constitue un refuge rassurant. Cette sécurité est cependant piégeuse, car elle engendre immanquablement le repli sur soi. À l’interne, l’être se craquelle sous l’effet du renoncement progressif. Il en résulte une fragilité à communiquer. Cette dernière rend, chaque jour, davantage maladroites les tentatives d’entrer en relation.

La solitude éloigne de l’autre, des autres qui, déjà, ne ressemblent en rien à ce qu’on les imagine. Pour être fécond, l’imprévu d’une rencontre oblige à la prise de risques à laquelle l’isolement ne prédispose pas. Force est de se construire un habitacle tranquille et sûr quand on sent poindre le danger. Mais il devient alors de plus en plus difficile de garder le contact. Et en route pour la course d’obstacles infranchissables du retour à l’emploi.

Selon la belle formule d’Apollinaire, les rires se font feux mal éteints et les cœurs bougent comme des portes. Claquantes, à peine entrouvertes !

À l’externe, cette fausse sécurité est source du malentendu qui accable les chômeurs. Pour ceux qui travaillent, c’est une chance de pouvoir rester chez soi.

L’espace public est considéré pareil à une mer froide. Y plonger s’apparente à du masochisme. Qu’il semble heureux celui qui bénéficie d’un certificat de dispense ! Comment ne pas envier, lorsqu’on grelotte, celui qui vient juste tremper le pied dans la marée sociale.

L’interdiction de baignade, crève-cœur du chômeur, apparaît comme une aubaine à autrui, d’autant plus quand cet autrui ne pêche que menu fretin au fond de l’océan.

L’espace privé s’est donc fait refuge. Il n’est qu’à voir les modèles qui nous sont donnés en pâture. Les émissions de cuisine, de jardinage et de bricolage prolifèrent sur les ondes. Le succès de la télé-réalité n’est que le paradigme du triomphe de cet idéal domestique.

Alors, heureux qui, comme chômeur, peut se cacher dans son abri sclérosant ? Pas sûr.

J’aimerais, par l’intermédiaire des propos citoyens insérés dans ma chronique, essayer d’apporter ma modeste contribution pour rêver une contre-plongée.

Dans ce but, il faut cesser de taire que certains, porteurs de combinaisons chauffantes Hi-Tech à l’épreuve de l’eau froide, ont tout intérêt à laisser s’insinuer la méfiance réciproque au sein des classes populaires. Dénoncer leur suffisance faussement complice, « copain- copain » à l’adresse des pauvres, m’apparaît comme une nécessité absolue pour inventer une suite acceptable à l’histoire. D’aucuns diront pour sortir du principe « diviser pour mieux régner ».

Une fois que nous nous serons affranchis de ce leurre, il sera nécessaire de reconsidérer la question générée par la peur de l’avenir. Il ne s’agit pas de se départir de cette peur . Mais arrêtons de la prendre pour la mauvaise conseillère qui nous empêche de nous réformer. La peur, en l’occurrence, est un signe d’intelligence.

Il va falloir parier sur l’intelligence, non seulement sur celle cooptée des experts, mais surtout sur celle des personnes qu’on prétend assister et dont on escompte gouverner la pensée. Cet enjeu citoyen, aussi compliqué qu’indispensable, est à longue portée. Il est le seul sensé, bien au-delà de la devise racoleuse supposée l’incarner : « le pari de l’intelligence ».