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 Provisoirement vaincus
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À mon grand frère

(en espérant qu'il m'excusera de lui avoir piqué certaines des idées, qu'il tenta de mettre en oeuvre, dans l'indifférence de sa hiérarchie)


et à Eddy

(pour m'en avoir fourni d'autres, du même cru)


À peine Harry eut-il franchi le seuil de la salle des profs que Barbara se précipita vers lui.

- Ce n'est plus supportable, les cours en 6ème Rouge, s'indigna-t-elle en proie à une exaspération qu'elle ne parvenait pas à contenir.

Au collège, depuis deux ans, l'équipe pédagogique unanime avait décidé de ne plus recourir aux chiffres, ni aux lettres, pour désigner les classes. Une nomenclature colorée avait été adoptée pour supprimer toute idée de hiérarchie, numérique ou alphabétique, entre les divisions. Ce choix était censé éviter de nourrir les fantasmes des parents, qui croyaient naïvement que le « 1 » arrive toujours avant le « 2 » et que le « D » vaut mieux que le « E ».

Quand un adolescent de 4ème F, au demeurant bon élève, avait demandé sans autre raison pourquoi on l'avait mis dans la « classe des nuls », les pédagogues avaient compris qu'il était grand temps de réagir.

Pourtant, il ne suffisait pas de changer les termes, ou plutôt les appellations, pour établir l'égalité de tous devant le savoir et l'étude. Le monde était trop rempli de gens plus égaux que d'autres, en toutes matières qui se puissent concevoir, pour que cette tenace loi sociale n'ait pas continué de recevoir un écho au collège André Malraux.

Non sans ironie, la 6ème Rouge venait mal à propos le rappeler à ceux qui avaient oublié la triste réalité. Comme dans l'armée française, le rouge demeurait la couleur de l'ennemi... Et, dans le contexte singulier de l'éducation nationale, de celui qui ne veut pas apprendre.

Harry Rahamaravishnej s'était vu attribuer le redoutable honneur d'être le professeur principal (« PP » dans le langage maison, sans que ce sigle évocateur ait apporté quoi que ce soit de plus à son genre de beauté) de cette classe peu ordinaire. Enseignant de mathématiques, il devait sans doute au statut prestigieux de sa discipline d'être l'un des rares à ne pas compter doubles les heures passées en 6ème Rouge.

La surprise des élèves, qu'il ressentait avec chaque nouvelle classe en début d'année scolaire, devait peut-être encore opérer. Malgré leur jeunesse, les collégiens se montrent souvent conformistes. Alors « un Indien à Malraux », prof de maths qui plus est, ça ne laissait pas de les étonner ainsi que leurs parents. On en était à cette époque où l'expression « majorité silencieuse » venait de trouver un curieux pendant, « minorité visible ». L'éminent professeur Albert Jacquard avait pourtant tenté de vulgariser l'idée qu'en matière d'hérédité génétique, la couleur de la peau ne constituait qu'un facteur distinctif marginal. Sans succès semblait-il, tant la notion erronée de race restait encore ancrée dans les esprits. Mais pour une fois, l'instinct de supériorité jouait en mode inversé, comme une sorte d'alibi pour prouver que la discrimination n'existait pas puisque l'on pouvait être issu d'une « minorité visible » et réussir dans la vie.

Au fond, qu'il était risible cet emploi de « visible » ! Comme si le sous-continent indien pouvait passer inaperçu avec plus d'un milliard de ressortissants. Dans le cas d'Harry, « précurseur » aurait sans doute mieux convenu, tant l'avenir des matheux et des scientifiques semblait promis à l'Asie méridionale. De celle-ci, Harry ne conservait cependant qu'un vague héritage familial. Les liens de ses ancêtres de Pondichéry avec la France remontaient au XVIIème siècle. Mais, lorsque le comptoir légendaire fut rétrocédé en 1954 à l'Union Indienne, ses parents avaient déjà vogué sur les mers du Sud, vers la lointaine Madagascar d'abord, à destination de la Réunion ensuite. C'était là qu'Harry était né quelque trente-cinq ans plus tôt. Il y avait passé sa jeunesse, ce qui l'autorisait à railler à vie les zoreilles. Toutefois cette envie l'avait quitté. CAPESien frais émoulu, il avait dû rallier la métropole par le jeu des nominations. Il y avait trouvé l'âme sœur pour faire un mariage mixte, à ne pas comprendre uniquement dans l'acception réductrice retenue par les hétéros en matière d'orientation sexuelle. De cette union -disons exogame afin de ne chagriner personne- étaient nés deux enfants, dont la beauté métisse faisait la fierté de leur père et le bonheur de leur mère. De quoi puiser la confiance en soi et la force nécessaires à se coltiner une 6ème Rouge.

Et puis, dès le premier cours, Harry leur avait déclaré comme à tous les autres: « appelez-moi Monsieur Raha ; ce sera plus simple ». En conservant par devers lui les quatre syllabes les plus complexes de son identité, il savait qu'il ne pourrait jamais être atteint totalement par la résistance des classes les plus hermétiques aux apprentissages.

De façon moins symbolique mais nettement plus efficace, « Radio Malraux », comme on désignait le bouche à oreille des usagers du collège, lui avait donné la réputation d'un prof « plutôt cool, avec lequel il fallait bosser ». Malgré leur jeune âge, les collégiens se montrent souvent conservateurs quant aux jugements prononcés par leurs condisciples les ayant précédés dans la carrière. Cette règle inexplicable s'appliquait aussi en 6ème Rouge, où il ne lui avait pas encore été nécessaire de déclamer sa tirade préférée sur « la poésie des mathématiques » pour ranimer la flamme de l'élève inconnu.

La poésie des maths ou comment, à coups de moins par moins, obtenir du plus... Étrangement, ça marchait. À croire qu'il existait des formes imaginables de réjouissances algébriques ou géométriques, nettement plus enivrantes pour de jeunes collégiens que les orgasmes administratifs et le harcèlement textuel afférent ne l'étaient aux yeux du corps professoral.

De harcèlement textuel, il n'en fut guère question dans le propos de Barbara. Quoique ! Celle-ci était professeur de lettres. Franchement enthousiaste, elle paraissait difficile à décourager, ce qui rendait encore plus inquiétante son irritation inopinée.

Harry ne fut pas long à deviner que celle-ci découlait de la passivité manifestée par la 6ème Rouge, avec laquelle sa collègue venait d'aborder l'étude d'une nouvelle œuvre littéraire. Barbara n'avait jamais connu l'échec avec « L'homme qui plantait des arbres » de Giono. Le texte était certes difficile, mais court. Et surtout, il constituait un hymne à la nature, qui accrochait merveilleusement les générations d'élèves qu'elle avait enseignées. À cet âge de rupture où, avec joie et appréhension, les jeunes se sentent basculer dans l'univers des grands, ce récit établissait un lien entre les certitudes bien intentionnées de l'enfance et le temps des questions, face auxquelles on peut s'estimer heureux d'apporter des réponses, fussent-elles provisoires.

La patience offerte en pâture aux impatients.

Habituellement, Barbara utilisait ce texte plus tard dans l'année. Elle le considérait comme un temps de respiration, un écrit à lire pour lui-même malgré sa richesse pour analyser les « outils de la langue », selon la formule consacrée des programmes.

Avec la 6ème Rouge qui « était dure à tirer », elle avait ressenti la nécessité d'anticiper cette lecture. Tactiquement parlant, le choix de la quinzaine précédant les congés de la Toussaint lui avait paru judicieux. Elle se serait dotée ainsi d'un solide levier pour attaquer la seconde partie du premier trimestre au retour des vacances...

Et patatras ! Un désintérêt visible de majorité silencieuse... Des messes basses, des ricanements sans rapport avec le sujet. Tout pour fâcher Barbara, un rien vexée d'avoir brûlé inconsidérément l'une de ses meilleures cartouches.

Harry avait beau donner l'impression permanente d'être à l'aise dans ses baskets, il se garda bien d'avouer qu'il ne connaissait pas ce bouquin. À coup de dictées répétées et traumatisantes, on l'avait dégoûté de la prose du « voyageur immobile » de Manosque, lorsque lui-même désespérait les lointains prédécesseurs de Barbara. Moins par moins ne fait pas toujours plus...

Par bonheur, la récré du matin ne durait pas longtemps, ce qui aida Harry à donner le change en masquant son ignorance. Elle avait pourtant permis à sa collègue d'évacuer ce qui lui pesait sur le cœur. Les bienfaits d'un tel débriefing n'étaient pas négligeables.

Néanmoins le PP ne pouvait en rester là. D'abord, parce que ces élèves rétifs méritaient mieux qu'une conversation informelle devant la machine à café ; ensuite, parce que Barbara volait, elle aussi, largement au-dessus de cette zone de turbulences.

- Que penserais-tu de provoquer une réunion pour discuter de tout cela à froid, proposa-t-il tandis que la sonnerie annonçant la reprise des cours répandait son appel strident.

- Ce serait la moindre des choses. Mais il ne faut pas attendre la prochaine rentrée comme on l'avait prévu.

- C'est bien ce que je veux dire. Il faut que je puisse contacter tout le monde, mais je ne vais pas traîner. Jeudi prochain, c'est bon pour toi ?


*

* *


Réunir dans l'urgence un groupe de professeurs n'était pas tâche aisée. Pour le PP, cela s'avérait presque aussi compliqué que, pour les élèves, se repérer parmi les personnalités et les attentes différentes de tous leurs enseignants. Dans cet univers disparate, l'art de communiquer se révélait essentiel. Dès l'interclasse du midi, Harry déposa, dans les casiers de ses collègues, un petit mot rédigé à la hâte :

« Aux professeurs de la 6ème Rouge

Chers collègues, chers amis, chers clients,

Plusieurs d'entre vous se sont plaints du comportement général et de l'attitude vis-à-vis du travail de cette classe. Il me semble urgent et nécessaire que nous fassions le point tous ensemble pour essayer de réagir avant qu'il ne soit trop tard.

Je vous propose de nous réunir jeudi prochain à 17 heures (lieu à définir avec la direction que je me charge de prévenir).

Merci de me confirmer votre présence ou, si vous êtes empêchés, de me transmettre les informations et les suggestions qu'il vous semble utile de partager.

Avec mes excuses pour la précipitation et très cordialement,

Harry Raha

(qui rira le dernier) »

Il convenait après de s'assurer que les destinataires aient lu la missive et recenser les présents. La situation devait être grave, car sur les 10 professeurs de la classe, 8 firent rapidement savoir qu'ils viendraient. La 9ème s'excusa, car elle n'avait pas cours cet après-midi-là. Par contre, la réponse négative du 10ème contraria Harry. Elle émanait de Jean-Louis Baron, titulaire en zone de remplacement (TZR dans l'idiome de la maison) qui, depuis le début du mois d'octobre, suppléait la professeure d'Hist-Géo, en congé de maternité. Celui-là aurait pu invoquer une raison convenue : « je viens d'arriver et je ne connais pas encore suffisamment les élèves... ». Mais il était par ailleurs un représentant du personnel en vue dans le secteur. Sa mobilité professionnelle l'avait bien aidé à se faire connaître de tous. Ferme sur les principes et condescendant, il ne se priva pas de critiquer la démarche.

- Nous sommes pour le travail en équipe, mais il doit être reconnu dans nos missions. Il n'est pas question d'en faire cadeau à l'administration.

Adhérent de base du même syndicat, de toutes les grèves, des fondamentales aux moins essentielles, Harry n'apprécia pas de passer pour un traître à la cause.

D'autant que pour pallier ces deux absences, il aggrava son cas en invitant le principal adjoint et la conseillère principale d'éducation. Il était donc écrit que l'on serait 10, score honorable selon les organisateurs, quantité négligeable (5, 4, 3... Zéro ?) d'après la police et le syndicat, s'accordant -une fois n'est pas coutume- pour minorer l'effectif des participants.

Bien que Baron fût agrégé d'histoire, il n'aurait pas admis qu'on lui servît une dérobade à la Flavius Josephe, à base de « ce bon usage de la trahison » développé par un autre éminent professeur, Pierre Vidal-Naquet, pour décrire les rapports ambigus qui se nouent entre les vainqueurs et les peuples vaincus.

- Alors au diable le désir de se justifier, songea Harry.

Ses deux « guest stars » étaient d'ailleurs loin d'être d'affreux méchants.

Le premier, Patrick Tirbeuf, avait suivi la filière de promotion, que générèrent l'instauration du collège unique et la démocratisation de l'enseignement : instit' en classe de transition pour les élèves en grosse difficulté dans les années 70, professeur de collège en 80, puis lauréat du CAPES interne avant de réussir au concours de personnel de direction pour célébrer l'entrée dans le XXIème siècle. De son passage à l'école primaire, Monsieur Tirbeuf conservait l'œil avisé de celui qui flaire infailliblement l'air détaché et faussement innocent des gamins qui veulent cacher quelque chose aux adultes. Il n'abusait cependant pas de ce talent pédagogique, à tort peu valorisé dans les instituts de formation des maîtres. Les petites bêtises, les premiers flirts à condition qu'ils ne visassent point à monopoliser les ondes de Radio Malraux, bénéficiaient d'une gentille mansuétude de sa part. Par contre, il se montrait réactif à juste titre quand il sentait qu'une situation pouvait dégénérer. Une voix de stentor qui portait loin, la connaissance de tout son monde et des lieux stratégiques du collège et de ses abords lui permettaient d'être très présent et de prévenir bien des malheurs.

Nonobstant ses allures bourrues, il appartenait à cette catégorie de personnes que l'on qualifie de brave homme lorsque, comme dans la chanson de Jacques Brel, on prend conscience qu'il y a « des épines aux Rosa ». Revendiquant haut et fort son caractère terre à terre, il formait avec le chef d'établissement un tandem de direction, somme toute cohérent. Le patron se réservait les idées pédagogiques, brillantes mais quelquefois fumeuses. Sa capacité de deviner les modes éducatives en devenir et sa plume facile avaient largement contribué à doter le collège André Malraux d'un remarquable projet d'établissement. Une vitrine attirante. Loin du clinquant, son numéro 2 s'occupait du quotidien, de « la gestion du fonds de commerce », préoccupation sans laquelle les plus belles entreprises sont vouées à l'échec.

Harry pressentait que la participation de Tirbeuf ne nuirait pas à la résolution de « l'énigme 6ème Rouge ». En l'occurrence, il ne croyait pas aux mesures ni aux actions spectaculaires. À son avis, le salut résiderait plutôt dans des changements infinitésimaux, presque imperceptibles, dans la façon de faire la classe afin de créer une réelle cohésion au sein de celle-ci.

La seconde, Hélène Merle, conseillère principale d'éducation (CPE dans le jargon maison), serait aussi d'un précieux secours dans ce but. Harry aimait la taquiner et avait un don pour lancer à la cantonade des provocations qui la faisaient bondir inéluctablement.

Dans les bons moments, il l'appelait « Madame la Surgé », sachant que ce titre n'était qu'une survivance d'une École à jamais révolue où les élèves prenaient encore le temps de jouer avec les pions au jeu subtil de la souris et du chat.

Dans les mauvais, il lui donnait du « Madame le Chef de cabinet », comme pour déplorer la part prépondérante prise par la « Vie scolaire » dans l'organigramme des établissements et l'appartenance du CPE au premier cercle des collaborateurs de l'équipe de direction. Inspirée sans le savoir par Léo Ferré, l'éducation nationale rendait avec intérêts les paradoxes qu'elle empruntait. Ainsi, la vie scolaire (avec ou sans majuscule) semblait s'arrêter à la porte de la salle de classe. De mauvais esprits auraient pu en conclure qu'on laissait entendre implicitement aux élèves que le lieu, où se jouait en première et en dernière instances leur réussite ou leur échec, était étranger à cette notion.

Et certains d'entre eux ne manquaient pas de croire que se tenir à carreau suffisait pour apprendre... Ou comment fabriquer à grande échelle une minorité invisible et, de grâce, silencieuse qui recrutait, par un curieux hasard, nombre de ses troupes chez son homonyme, dite visible. Les recalés du système éducatif.

Lorsque dans la bouche d'Harry « Madame le Chef de cabinet » se déclinait en « Madame la Dir Cab », les relents de corporatisme n'étaient guère loin. Ce titre au ronflement écorné dénotait alors le soupçon qui, dans l'esprit de l'enseignant, pesait sur quiconque n'était pas directement en charge des élèves dans un établissement scolaire. Combien pourtant il était injuste d'assimiler la CPE à l'un de ses « planqués de l'arrière », qui péroraient à mille lieues de « la ligne de front » ! Harry ne méconnaissait pas l'histoire personnelle d'Hélène, d'où découlait son engagement auprès des collégiens. Sa mère, employée subalterne dans une officine d'assurances, et son père, pompiste et homme à tout faire dans une station d'essence, avaient jadis d'un commun accord misé sur l'École pour que leur famille s'élevât. Comme ses deux sœurs, leur fille cadette avait contracté, à la suite de ce pari, une dette envers l'institution scolaire, dont elle s'acquittait consciencieusement. Son féminisme, discret mais déterminé, complétait avec bonheur la fausse misanthropie, légèrement misogyne, du principal adjoint. Celui-ci savait toucher l'amour-propre des garçons comme celle-là celui des filles, sans que personne n'ait trouvé prétexte à s'offusquer que ni l'un ni l'autre n'aient sacrifié aux velléités contemporaines d'uniformiser les sexes. Hélène veillait avec succès à ce que les demoiselles soient les égales de leurs homologues masculins, sans pour autant nuire à la nécessaire différenciation qui crée les êtres authentiquement épanouis.

Harry ne perdait jamais de vue la sincérité et les autres qualités de « Madame la Dir Cab », même lorsqu'il était en profond désaccord avec elle. En outre, il appréciait énormément l'humour de celle-ci, du vrai qui ne s'exerçait pas uniquement au dépens des autres. Récemment, elle l'avait encore démontré en leur faisant écouter une parodie musicale de sa profession, intitulée « Le RAP du CPE ». L'audition de ce chant, qui lui était parvenu via une chaîne d'internautes, avait révélé de façon abrupte un clivage dans l'équipe des professeurs, entre ceux qui avaient ri de bon cœur et ceux auxquels elle n'avait pas arraché l'esquisse d'un sourire, de peur de se donner l'impression de déchoir.

De la concertation en perspective pour harmoniser, sans les formater, les valeurs profondes véhiculées par chacun auprès des élèves.

 

*

* *


Et l'on avait tenu la fameuse réunion, le principal adjoint faisant office de sourcilleux gardien du temps. Une heure trente chrono, d'abord pour exprimer un malaise diffus, ensuite pour esquisser des solutions.

En rédigeant le compte rendu, Harry n'était pas persuadé que la mayonnaise prendrait. Chacun avait pourtant apporté sa pierre à l'édifice et ça ne pourrait pas faire de mal à la 6ème Rouge de sentir soudée son équipe de professeurs.

Mais les progrès, individuels ou collectifs, ne s'accomplissent pas au claquement de doigts. Le processus serait long et le besoin majoritaire de constater une amélioration rapide pouvait s'avérer négatif, une fois le soufflet retombé. Les enseignants, pas moins que les collégiens, n'échappaient aux ravages du zapping. Plus ils se lamentaient sur cette aberration sociétale, moins ils percevaient qu'ils se laissaient gagner eux-mêmes par ce désir universel « du tout, tout de suite ». Comme si, sans résultats immédiats, il fallait illico passer à quelque chose d'autre.

Dans un tel contexte déstabilisateur, Harry regrettait de voir les « réacs » reprendre du poil de la bête. L'un d'eux se taillait même un franc succès médiatique. Le titre racoleur de son essai, « La fabrique du crétin », n'aurait dû susciter qu'un haussement d'épaule et un commentaire blasé : « en la matière (pas de fabrique, est-il utile de le préciser ?), il n'existait pas de personne mieux qualifiée que lui pour parler ». Histoire de replonger ce pamphlétaire infatué dans cette époque, qu'il chérissait et pendant laquelle on ne craignait pas la polémique, on aurait pu lui décerner le titre envié de « Bon », avec un beuh comme crocodile... De quoi l'introniser dans la lignée, dite maudite, du roi Jean II.

Au fait, maître, vous qui savez tout, comment que ça se disait « crétin » au Moyen Âge ? Naguère, un chanteur s'interrogeait pour savoir s'il était plus humiliant d'être suivi que suivant. À vous lire, assurément, il l'était moins d'être méprisé que méprisant...

Mais trêve de balivernes ! Harry avait cru discerner un autre obstacle de taille pour la réussite de leur projet avec la 6ème Rouge. Celui-là résidait dans la polysémie des « gros mots pédagogiques », dont on avait fait un usage abusif en cours de réunion. Le pauvre principal adjoint ne pouvait pas, en plus de gérer le temps, tenir la fonction de gardien de la parole. Du coup, « autonomie des élèves, sens de l'effort, auto construction du savoir, travail de groupes... » devenaient des termes équivoques à multiples facettes, juste bons à créer un consensus de faux-semblants.

En l'occurrence et n'en déplaise au TZR dont les remarques l'avaient finalement heurté, Harry pensait que ce n'était pas de concertation à l'infini dont les enseignants avaient besoin, mais de l'opportunité de s'observer mutuellement en train de faire classe. À son avis, là résidait le ferment d'un authentique travail en équipe et la possibilité d'harmoniser les pratiques pédagogiques, de les enrichir des apports de l'autre, de nouer une relation confiante et mature entre les profs, avec l'administration, propre à faire accepter à chacun la critique autrement que comme un blâme, à la recevoir autrement qu'une mauvaise note que les ex bons élèves supportent toujours difficilement.

Même à l'ère de Cretinus 1er, il n'était pas interdit de rêver. Point trop pourtant, si Harry voulait achever l'écriture de la synthèse des débats avant la Saint-Glinglin.


Il s'était donc attelé à nouveau à la tâche et, le lundi suivant, avait remis à Barbara et Hélène une mouture assez élaborée, en leur recommandant de la considérer comme un brouillon à amender le cas échéant.

Toutes deux validèrent le compte rendu, en s'étant limitées à corriger quelques erreurs que, par bienséance, elles nommèrent des « fautes de frappe ».

- Comme quoi, subodora Harry, on finit par payer à échéance le vieux refus de fréquenter assidûment les œuvres de Giono et de ses acolytes en littérature.

Il se rassura cependant en estimant que lorsque l'attention se focalisait sur l'orthographe d'un texte, c'était que l'on n'avait rien de fondamental à reprocher à son contenu. Et ce fut d'un cœur léger qu'il procéda à la diffusion du document auprès des intéressés.


Relevé de conclusions de la réunion des professeurs de 6ème Rouge

(jeudi 13 octobre 05)

Présents : ..........

Excusés : ..

Plan :

  • Constats

  • Essai de réponse

  • Évaluation


  1. Constats

Lors du tour de table, un bilan a été dressé après un mois et demi de classe. Il a permis de dégager des points positifs, dont la liste est malheureusement moins longue que celle des aspects préoccupants.

Inventaire des points positifs :

  • Élèves capables de se montrer « gentils » ;

  • Pas de tendance au chahut en classe et capacité de se discipliner quand on le leur demande ;

  • Quelques accroches signalées (endurance en EPS ; défis-calcul en maths ; apprentissage de chants en anglais) ;

  • Du point de vue des résultats, globalement, pas d'écarts significatifs avec les autres 6èmes lors de l'évaluation de début d'année (bien qu'en dessous de la moyenne du collège) ; individuellement, existence d'une tête de classe (5 élèves), mais qui reste en retrait pendant les cours (timidité, crainte de se faire traiter « d'intellos » ?).

  • Participation satisfaisante des parents lors de la remise des résultats de l'évaluation.


Aspects jugés préoccupants (l'ordre d'exposition reprend strictement celui « d'apparition à l'écran ». Il n'établit pas une hiérarchie parmi les points signalés) :

  • Mutatis mutandis comme disait un humaniste égaré dans notre siècle trivial, les moyennes de la 6ème Rouge sont inférieures de 2 point 5 à celles des autres divisions (comparaison établie dans les matières dont les collègues enseignent dans une ou plusieurs autres 6èmes) ;

  • Ces résultats inquiétants semblent dus à plusieurs facteurs importants (mauvaises interprétations des consignes, travail personnel insuffisant pour apprendre les leçons et effectuer les devoirs à la maison ; manque de soin pour la présentation des travaux écrits) ;

  • Participation orale faible durant les cours au regard de celle observée dans les autres 6èmes ;

  • En dehors de la classe, la 6ème Rouge apparaît comme très indisciplinée. Elle est en passe d'atteindre des records en matière de remontrances orales, d'aver-

tissements sur les carnets de correspondance et d'heures de colle distribuées. En l'espèce, la classe compte dans ses rangs le « champion toute catégorie » du collège. Ne serait-ce pas là un mauvais exemple de « talent » individuel mis au service du collectif ?


2. Essai de réponse

Poser cette dernière question équivaut presque à y répondre. En effet, on peut escompter qu'en aidant cet élève à améliorer son comportement et son rapport au travail scolaire, il serait possible d'obtenir une modification sensible de l'attitude de la classe tout entière. Il s'agit bien de trouver un moyen de l'aider et, donc, d'éviter toute forme de stigmatisation. Le transformer en « bouc émissaire », rôle dans lequel il est en passe de s'enfermer, aboutirait à renforcer l'influence qu'il semble exercer sur la classe à l'insu de l'équipe des professeurs (spécial remerciement au service stat' de la vie scolaire pour sa contribution éclairante. And don't forget : « jeune homme, ne bronche pas, sinon le cancer du poumon te guette, la CPE aussi »).

Votre serviteur, ci-devant secrétaire de séance, se propose de donner à cet élève des cours particuliers, gratuitement s'entend. Ce suivi individuel se justifie par ses lacunes en mathématiques et les possibilités de lui apporter des compétences utiles dans les autres disciplines dans le cadre de ces cours.

Au niveau de la classe dans son ensemble, l'équipe des professeurs s'est attachée à retenir des objectifs, définis volontairement de façon suffisamment ouverte afin de concerner l'ensemble des disciplines. Ces objectifs sont regroupés dans les cinq rubriques suivantes (en gras) :

améliorer la participation orale des élèves, en privilégiant les situations de communication (présentation d'un résultat aux autres ; lire à haute voix pour ceux qui ne voient pas l'écrit en question ; explication et invention des consignes par les élèves eux-mêmes, etc.) ;

dédramatiser l'erreur, en cherchant collectivement la logique qui la sous-tend (pour valoriser les traces de leurs recherches, la professeure d'Arts Plastiques propose d'organiser avec la 6ème Rouge une exposition « DéchArt », à partir de la récupération de brouillons d'élèves). Veiller aussi à ne pas squeezer le temps de correction des exercices effectués en classe ou à la maison ;

guider les élèves pour le travail personnel, en réservant systématiquement à l'issue du cours un temps pour leur faire découvrir sur quoi pourrait porter une interrogation relative à la leçon étudiée et récapituler avec eux ce qu'il faut apprendre (par coeur, dans les grandes lignes). Il serait intéressant de trouver des « relais » parmi les élèves, dans le but de créer des relations d'entraide pour apprendre les leçons (essayer à terme de faire de chacun un élève ressource pour un domaine). Certains collègues comptent aussi tester un dispositif (« Pour améliorer ma moyenne »), qui consiste à permettre à l'élève, en différé (après 15 jours au minimum), de se rattraper avec un exercice analogue à celui qu'il aurait manqué au premier essai (possibilité pour lui de démontrer qu'il a acquis la compétence, ce qui est l'essentiel même si c'est en retard) ;

utiliser l'heure de vie de classe pour lancer une réflexion avec les enfants portant, d'une part, sur les attentes exprimées par les professeurs et, d'autre part, sur une façon de les impliquer dans la démarche. Pour ce faire, il est nécessaire de déterminer des espaces où leurs propositions pour améliorer le fonctionnement de la classe peuvent être prises en compte, expérimentées et adoptées. En fait, cela revient à identifier les champs où le professeur peut partager son « pouvoir » avec les élèves et où leurs avis interviennent dans la prise de décision. Off the record puisque non formulé pendant la réunion, il me paraît judicieux que ces domaines

« négociables » relèvent non seulement de ce qui a trait à l'ambiance de classe, mais aussi aux savoirs étudiés (ex. emprunté aux maths, ne pas en rester à « c'est juste parce que le prof l'a dit », mais parvenir à « c'est juste parce que ça s'appuie sur un raisonnement correct », indépendant de celui dont il émane) ;

sous forme de question, comment associer les parents à cette modeste expérience, sans se faire manger tout cru, ni les paniquer à l'excès (réaction du type « 'faudrait pas prendre nos enfants pour des cobayes ») ?


3. Évaluation

Le tableau qui accompagne le présent compte rendu se limite volontairement à 16 items, relevant des 4 premières séries d'objectifs énoncés dans le paragraphe précédent. Les items retenus sont susceptibles d'être renseignés dans toutes les matières.

Les acquis « observables », exprimés tels quels lors de la réunion, n'appellent pas de commentaire supplémentaire.

Au-delà de cette version papier du document, il convient de mentionner que celui-ci est conçu dans sa version numérique, comme une base de données évolutive (possibilité d'intégrer de nouveaux critères, sans toutefois les multiplier à l'extrême parce qu'à courir trop de priorités...).

L'utilisation d'une base de donnée présente deux avantages importants :

- garder en mémoire les constats effectués à chaque fois qu'elle est actualisée (possibilité pour nous de suivre les progrès accomplis, même infimes, dans le temps et « l'espace », selon qu'ils concernent une, plusieurs ou toutes les disciplines) ;

- pouvoir filtrer les critères retenus et les croiser selon toutes les combinaisons imaginables. On dispose ainsi d'un nombre insoupçonné de données, tout en évitant l'effet « chemin de croix », qui rend illisibles la plupart des grilles d'évaluation usuelles.

Naturellement, la pertinence de l'évaluation est indépendante des fonctionnalités offertes par l'outil informatique. Aussi je compte sur vous pour modifier ces critères, autant que de besoin afin de coller au mieux aux objectifs définis en commun.

Par ailleurs, la version numérique de la base est à votre disposition et je remercie par avance celles ou ceux d'entre vous qui voudraient saisir directement sur CD les données les concernant, ce qui me soulagerait (la synthèse des réponses constituant déjà un important travail).


Enfin, si vous en êtes d'accord, je souhaite lancer la réflexion avec les élèves lors de l'heure de vie classe, dès la prochaine séance (mardi après-midi). Malheureusement, pas avant le mardi 8 novembre, puisque comme le regrette ma crémière*, « ces enseignants sont toujours en vacances »...


CR rédigé par H. RAHA, P.P. de la 6ème Rouge.


* Demande de conseil, dont le caractère personnel -j'espère- ne vous choquera pas : ne serait-il pas temps pour moi de changer de crémier, si je souhaitais ne plus donner l'impression de me complaire dans une relation masochiste où je paie au prix fort l'honneur d'être assimilé à un gros fainéant ?..


Dans l'ensemble, le compte rendu fut bien accueilli. Le principal adjoint recommanda toutefois à Harry de prendre garde de ne pas sombrer dans le « pédagogisme ». Quand le professeur de mathématiques lui demanda de préciser ce qu'il entendait par là, Patrick Tirbeuf s'efforça d'élucider cet obscur néologisme.

- C'est vrai que vous êtes trop jeune pour connaître Reiser.

- L'auteur de bandes dessinées ? Mais je ne comprends pas l'allusion.

- Je pensais à une planche d'un de ses albums, qui s 'appelait « Les copines ». Personne ne peut nous entendre ?

- Non, non. Et je vous promets que je ne répéterai rien à Hélène ou à Barbara. Encore moins aux enfants.

- Bon, ça montre un couple. Après l'instant suprême, le monsieur s'adonne à l'évaluation de sa performance. À la fin, la dame se lasse et finit par lui dire que l'amour avec lui, c'est comme le ciné-club. Le film, elle aime bien. Par contre, le débat après, elle trouve plutôt chiant...

- Excellent, je ne connaissais pas.

- À l'occasion, je vous passerai le bouquin, à condition que vous ne me dénonciez pas. Eh bien, le pédagogisme, c'est un peu pareil. C'est l'art de faire de la pédagogie quand les élèves n'y sont pas. Le pédagogisme est à la pédagogie ce que le débat est au ciné-club. Permettez moi de ne pas en dire plus pour rester correct...

Jean-Louis Baron, qui ne comptait pas Reiser parmi ses sources d'inspiration favorites, se montra nettement moins constructif, quoique plus décent. Avec son prénom double et son air sévère, il ne courait pas le risque d'être surnommé « Jeannot » en 6ème Rouge, à défaut de « Loulou pour les dames ».

Il critiqua vertement les conclusions générales du compte rendu. Il fut même à deux doigts de laisser éclater sa colère lorsqu'il fut question du projet de donner des cours particuliers en mathématiques à un élève. Pour lui, ce genre d'initiatives aux allures généreuses était purement et simplement nuisible. C'était scier la branche sur laquelle les profs étaient assis. À force de se substituer aux obligations de l'institution, on renforcerait chez celle-ci sa tendance à tirer sur la ficelle et à ne pas prendre en charge financièrement ce qui relevait de ses obligations.

Harry protesta en arguant du fait que, depuis un certain temps déjà, des boîtes privées, cotées en bourse, se livraient à un commerce lucratif du soutien scolaire. De toute évidence, la famille de l'élève concerné n'aurait pas pu lui payer de cours supplémentaires. À tout prendre, Harry considérait donc que sa proposition n'aurait rien de malhonnête, si la famille l'acceptait.

- Déplacé, conclut le TZR, comme tes vannes à deux balles censées faire avaler la pilule aux collègues.

Mais ces derniers appréciaient Harry jusqu'à lui pardonner ses traits d'humour les plus lourds. Est-ce que le délégué du personnel s'en rendit compte ? Prit-il le temps de consulter les fichiers du syndicat auquel Harry versait scrupuleusement son obole ? Comprit-il alors qu'il n'était pas judicieux de pousser le bouchon trop loin ? Eut-il soudain conscience qu'à trop vouloir gouverner autrui selon le principe du « qui aime bien châtie bien », il arrive parfois que l'on indispose les troupes les plus dociles ? En tout cas, à la veille des vacances, il s'efforça de renouer le dialogue.

Cela se passa durant l'interclasse, devant la machine à café.

- Peux-tu me dire comment ça marche pour avoir un café sucré, demanda-t-il à Harry sur un ton qui, en se voulant sympathique, n'en apparaissait que plus hautain.

- C'est facile, répondit celui-ci. Dans la fente, tu introduis une pièce de 1 €, ou deux pièces de cinquante. Et tu appuies sur ce bouton-là.

- Mais c'est un café sucré que je veux, pas un potage à la tomate.

- Oui, un café. C'est le bon bouton.

Au moment d'effectuer sa sélection, le TZR hésita, mais ne choisit pas le bouton désigné par Harry.

- Tu vois, je ne t'ai pas écouté, triompha-t-il, j'ai appuyé sur « café sucré » et j'ai obtenu ce que je voulais.

- Bravo. C'est ce que vous, les pédagogues, devez appeler « les bienfaits de la maïeutique »...

Harry reçut comme un compliment le « salaud » que lui lança l'autre. Il s'était arrangé pour que cet hommage à Socrate se déroulât sans témoin. Le projet pouvait maintenant être présenté aux élèves eux-mêmes, son principal opposant du côté des adultes venait de prendre conscience qu'il pourrait y perdre à le dénigrer trop ouvertement.

 

*

* *


Dans le compte rendu, Harry avait préservé l'anonymat de l'élève ayant fait l'objet d'une attention spéciale lors de la réunion. Celui-ci se nommait Grégoire Dastarac. Le PP de la 6ème Rouge avait été surpris d'apprendre que ce préadolescent se soit bâti une réputation de « petite terreur » en un si court laps de temps. Pourtant, Grégoire ne payait pas de mine. Son physique était caractéristique de cette phase de latence due à l'âge, où le corps hésite encore à s'étoffer dans une morphologie adulte et se contente de s'allonger irrésistiblement. Presque maigre, il eût avantageusement fait l'article d'un régime minceur : « achetez au poids, vendez au mètre, fortune assurée ! »

Il dégageait une impression de légèreté. Son visage aux traits délicats était surmonté et orné d'une longue chevelure fine d'un blond profond. Cela lui donnait l'allure d'un angelot, qui cachait bien le tempérament volcanique révélé par Hélène Merle.

Jusqu'alors, Harry n'avait pas eu de problème avec ce collégien et avait mis sur le compte de ses lacunes en maths l'attitude un peu fuyante qu'il avait cru déceler en lui. Tant que ce dernier ne perturbait pas son cours, l'explication s'avérait suffisante. Cependant, il fallait maintenant obtenir de sa part plus que cette apparente paix des braves. Harry ne savait pas trop comment rompre l'équilibre fragile du « si tu fais semblant de travailler, je m'en accommoderai ».

Comme une résonance à ce trouble d'apprenti-sorcier, une métaphore sportive lui traversa l'esprit : « il est toujours plus aisé de s'arc-bouter sur ses positions pour ne pas perdre la partie que d'essayer de varier son jeu pour la gagner ». De surcroît, il n'était nullement assuré que « l'adversaire-partenaire » accepterait l'idée même de jouer.

En quête de réussite sous les auspices de cette humeur sportive, Harry céda à une étrange superstition de compétiteur : il décida de parler à Grégoire un jeudi, puisqu'il semblait que ce jour de la semaine occupait une place singulière dans l'histoire toute neuve de la 6ème Rouge. Il serait ainsi fixé sur les avantages ou les inconvénients pour un scientifique d'introduire une dose d'irrationnel dans sa conduite.

L'entretien fut programmé sur l'heure du midi dans la salle 19, où Harry dispensait la plupart de ses cours. Juste avant la rencontre, le professeur se dopa à l'humour. En son for intérieur, la voix au lyrisme chevrotant, qu'il avait entendue dès son arrivée à Malraux cinq ans auparavant, se mit à déclamer : « entre ici, Grégoire Dastarac. Et écoute, jeunesse de mon pays, le chant des polygones et des équations, la poésie des solides et des pyramides qui, du haut de leur histoire millénaire, t'invitent à leur triomphale marche funèbre. Ce jeudi 20 octobre, quand les vrais amis des enfants avançaient à la rencontre du char de Cretinusmagnus lancé à l'assaut de l'École de la République, ce jour-là, jeunesse, puisses-tu penser à cet élève, ton compagnon qui était le visage de toutes tes rebellions... »

Le professeur se sentait prêt à improviser lorsqu'on frappa à la porte. En ouvrant celle-ci, il vit un surveillant escorté de Grégoire, demeuré en retrait.

- Bonjour Monsieur Raha, le salua l'auxiliaire d'éducation (autre appellation des « néo-pions » dans la langue maison).

- Bonjour à vous deux, répondit Harry en guise de civilité.

- J'ai surpris Monsieur Dastarac en vadrouille dans les couloirs. Il prétend que vous lui avez demandé de venir vous voir.

- Eh bien, Monsieur Dastarac prétend la vérité.

- Ah bon ! Alors excusez-moi et toi aussi, Grégoire. Je vais donc vous laisser.

- Oui. Merci beaucoup. Entre Grégoire. Assieds-toi, je te prie, l'invita Harry tandis qu'il refermait la porte avant de le rejoindre et de s'installer face à lui, de part et d'autre d'un pupitre du 1er rang.

Après le moment de silence que dura la manœuvre, le professeur reprit la conversation, en proie au trac provoqué par l'attitude impavide de l'élève.

- Sais-tu pourquoi j'ai souhaité te voir en tête à tête ?

- Non.

- Pas la moindre idée ?

- C'est parce que j'ai pas fait pas les exercices à la maison mardi ?

- Ça, je ne le savais pas. Mais, c'est malheureusement plus embêtant. Je veux parler de ta conduite.

- Mais j'me tiens bien en maths.

- D'accord, mais je ne parle pas des mathématiques. C'est le professeur principal qui s'adresse à toi. Tu accumules les punitions depuis le début de l'année, ce qui est rare et très inquiétant pour un élève de 6ème. Si ça continue comme ça, dans trois ans, quand tu seras en 3ème, nous n'aurons plus qu'à te donner les clés du collège et tu t'occuperas de tout à notre place. Est-ce là ton but ?

- Ben non.

- Heureusement, parce que ce n'est pas le nôtre. Alors comment expliques-tu que tu n'arrives pas à te discipliner ?

- C'était déjà comme ça au primaire. Quand 'y a une bêtise faite, « c'est Grégoire ». Je suis pas tout seul, mais c'est toujours sur moi que ça retombe.

- Comment l'éviter ?

- Faudrait qu'on arrête de m'accuser de tout. Madame Merle et les surveillants, ils me prennent trop la tête.

- Là tu me donnes une piste pour ce que les autres doivent faire. Mais, de ton côté, ne crois-tu pas qu'il est possible d'améliorer les choses ?

- Laisser passer l'orage et attendre d'avoir 16 ans.

- Dis donc, ce n'est pas demain la veille. Entre-temps on pourrait peut-être réfléchir à des solutions moins lentes. Je voudrais te faire une proposition, dont on a discuté avec les autres professeurs et avec Madame Merle, qui est loin d'être le dragon que tu dépeins.

- Normal, avec vous elle fait des risettes. Mais vous la voyez pas quand elle nous engueule.

- Je t'accorde que mon immense beauté me vaut des privilèges.

- Dans vos rêves...

- Oh là ! Tu mets en doute ma beauté, c'est comme si tu me disais que 2 et 2 ne font pas 4. Ce n'est même pas la peine de continuer. Oublions ma proposition...

- Arrêtez M'sieur. C'est pas drôle. Dites-moi ce que vous voulez au juste.

- Tu veux quand même l'entendre ?

- Oui.

- Bon, je me jette à l'eau. Si tu as besoin de précisions, tu les demandes. D'abord, on attend de toi que tu cesses les bêtises graves, c'est à dire 3 choses : les bagarres, les insultes et le chahut. Ensuite, on pense que pour y arriver, il faut t'aider à améliorer tes résultats scolaires. On veut que tu sois persuadé que tu as ta place à Malraux, comme tous les autres. Et pas simplement parce que c'est ton collège de secteur et que la scolarité est obligatoire. Pour ça, tes professeurs pensent qu'il faut qu'on te donne un coup de pouce pour que tu progresses. D'après toi, est-ce qu'il y a des matières, où tu te sens plus à l'aise ? Ça nous serait utile de connaître ce qui te plaît au collège et ce que tu penses réussir le mieux.

- Je vois pas ; j'ai pas de réponse.

- Et en dehors du collège, quels sont tes centres d'intérêt ? Fais-tu du sport ?

- Non, j'en fais plus. Ma mère m'avait inscrit au judo, mais je me suis fait renvoyer par l'entraîneur. Il disait que je faisais trop de conneries.

- 'Y a pas que Madame Merle alors, même si elle utilise un langage plus châtié pour se plaindre de toi. Mais qu'est-ce qui t'intéresse ?

- Je sais pas... La play.

- Les jeux vidéo, c'est ça qui te passionne le plus dans la vie ? Et pourquoi ?

- Parce qu'à ça, je gagne.

Un instant, la discussion s'interrompit, comme si Harry avait eu besoin de méditer la remarque anodine de son interlocuteur.

- Et, si on essayait de trouver ensemble d'autres occasions de gagner, qu'en penserais-tu ? Et pas seulement dans l'univers virtuel ?

- J'ai déjà essayé et ç'a été raté, répondit Grégoire en achevant sa réplique par un soupir décourageant.

- Tu sais, continua Harry sans en tenir compte, je veux te proposer de te donner des cours particuliers. En maths bien sûr, ce que je sais faire de mieux.

- On pourra pas vous payer.

- Qui parle de payer ? Ces cours seront gratuits. La seule chose dont j'ai besoin pour commencer, c'est ton accord.

- Mais je vais m'taper la wouelle...

- La quoi ?

- La honte. Vous connaissez pas ?

- La honte, si, j'ai déjà donné. Par contre, je n'avais jamais entendu « la... »?

- Wouelle.

- C'est ça. Nous, on disait « le bade » ou, quelquefois, « larchouma ».

- Jamais entendu.

- Et pourquoi crois-tu que tu auras la honte ?

- On va me prendre pour un fayot. Votre chouchou.

- À mon tour de te dire « dans tes rêves ». 1 à 1 balle au centre. Tu n'auras aucun traitement de faveur. Et, en plus, on n'est pas obligé de claironner sur tous les toits que je te donne des cours particuliers. Moi, je peux garder un secret. Et toi ?

- Bien sûr.

- Alors, tu vois, on peut essayer. À mon avis, il faut améliorer ton niveau dans deux domaines essentiels : le calcul et la géométrie, notamment la précision et le soin des tracés. Accessoirement, on s'arrangera pour travailler les problèmes. Je crois que si on avance dans ces trois directions, tu peux devenir un élève solide en maths, et sans doute dans d'autres matières.

- Pourquoi faites vous ça ?

- Parce que je crois que nous pouvons y arriver ensemble, ou plutôt que tu peux y arriver. Mais rien n'est gagné d'avance. Tu m'as dit qu'en maths, tu étais sage. Je pourrais m'en contenter. Mais j'ai besoin d'aventure, même si tu dois penser que je suis un peu vieux pour prendre des risques. Mais toi, tu as encore l'âge où on ne se résigne pas. Alors, c'est d'accord, on tente ? Disons de la rentrée de la Toussaint jusqu'à Noël. Et, à ce moment-là, on fait le point pour savoir si on continue.

- Je veux bien essayer.

- Dans ce cas-là, il faut que nous en parlions à tes parents...

- À ma mère. Ils sont séparés et mon père habite dans une autre ville. Avec ma sœur, on ne le voit qu'un week-end sur deux et une partie des vacances.

- Je pourrais m'arranger pour obtenir d'abord l'accord de ta maman, pour commencer dès la semaine 45.

- J'ai du mal avec ces numéros.

- Dès le retour des congés, si tu préfères. Je considère que j'ai ton accord. Si je pouvais rencontrer rapidement ta maman, on démarrerait les cours immédiatement.

- Mais demain c'est les vacances.

- Après, naturellement. Pour bien faire, il faudrait que je te prenne deux heures par semaine. J'ai pensé, le mardi de 17 heures 30 à 18 heures 30 et le jeudi au même horaire. Pour toi, ce serait possible ?

- Pourquoi pas. Ça va quand même faire du boulot.

- On n'a rien sans rien. Ce serait bien si je pouvais avoir un entretien avec ta maman, ce soir ou demain soir. Crois-tu qu'elle va pouvoir se libérer ?

- J'sais pas, elle travaille. Elle fait des ménages. On peut essayer de l'appeler pour lui demander.

- D'accord. Tu connais son numéro.

- J'ai plus six ans.

- Eh bien, montre nous que tu es un grand, dit Harry en lui tendant son portable.

Le rendez-vous fut pris pour le lendemain, 18 heures au collège. Grégoire ne tenait pas à être présent, mais il promit d'en reparler le soir même avec sa mère.

- Je devais finir à 4 heures, plaisanta le professeur de mathématiques. Je vais perdre mes premiers instants de vacances, mais c'est pour une bonne cause. Maintenant, il faut que tu files, car j'ai cours dans 10 minutes. La 4ème Verte va bientôt arriver et il ne faut pas qu'ils te voient si on veut garder secrète notre affaire.


*

* *


Madame Lopes, la mère de Grégoire, ne se montra pas contrariante lorsqu'Harry la reçut. Elle venait de vivre deux mois de répit avec l'entrée de son fils au collège, mais ne se berçait pas d'illusions. Elle pressentait que, tôt ou tard, on la convoquerait comme elle en avait maintenant l'habitude depuis plusieurs années. Elle paraissait usée par cette avalanche de mauvaises nouvelles qui, chaque fois, lui renvoyaient l'image de ses propres difficultés avec son fils. Nelly, sa fille aînée, ne lui causait pas tant de soucis ; toutes deux ne savaient plus comment s'y prendre avec Grégoire.

Madame Lopes était encore jeune, approximativement du même âge qu'Harry. Toutefois les épreuves l'avaient marquée. Son visage conservait une beauté androgyne, moins déroutante cependant que celle de son fils. Il s'était alourdi de rides, creusées au trouble d'une existence consacrée à batailler avec Monsieur Dastarac, comme elle nommait le père de ses enfants.

Leur couple s'était déchiré quand Grégoire était au CP.

- Cette séparation avait fait disjoncter le petit, constatait-elle fataliste.

Cette année-là, on l'avait fait redoubler. Sans succès. Son fils n'était pourtant pas bête. Du coup, on lui avait administré toutes les aides possibles et imaginables, à l'intérieur puis à l'extérieur de l'école... jusqu'au découragement.

L'an dernier, elle était passée tout près de renoncer, en confiant définitivement la garde de son fils à son père. Ce dernier venait de s'installer avec une nouvelle compagne. Il n'avait alors pas trouvé mieux que de réactiver la procédure judiciaire les ayant opposés, pour obtenir une révision à la baisse de la pension alimentaire qu'il versait à son ex-femme. Les bons comptes ne faisant pas forcément les bons amis, leur querelle avait repris de plus belle. « Au bonheur des avocats », dont un simple « Bonjour » se facturait alors au prix fort.

Elle était sortie épuisée de ce nouveau combat et, de toute évidence, avait laissé Grégoire prendre le dessus. Petit coq à la maison, il n'avait aucune raison de se gêner au collège. Dans ces conditions défavorables, elle avait donné son accord à Harry pour ces cours particuliers gratuits. Toutefois le professeur s'était senti frustré de ne pas avoir réussi à définir, avec elle, le rôle qui lui serait attribué dans le dispositif d'aide destiné à Grégoire.

Tout juste avait-il obtenu que, pour bien montrer l'importance de ce projet, Madame Lopes l'appelle systématiquement pour signaler que son fils était rentré sans traîner dehors après ces cours. Celle-ci avait aussi concédé un vague assentiment à Harry quand il lui avait conseillé de demander tout aussi systématiquement à son fils ce qu'ils avaient travaillé ensemble.

Surmontant ses réticences puisque c'était pour le bien de son fils, Madame Lopes n'avait pas décliné l'offre d'Harry d'organiser une rencontre à quatre, avec Monsieur Dastarac et Grégoire, pour signifier à celui-ci que ses parents et son prof principal allaient œuvrer « main dans la main pour tenter de le tirer d'affaire ».

Assurément il faudrait la jouer fine, car les locaux de Malraux, en préfabriqué vétuste des années 80, n'étaient guère idoines pour y interpréter une improvisation vaudevillesque, tout droit sortie d'Au Théâtre ce soir : « Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, l'auteure de la pièce que nous avons eu le plaisir de jouer est Madame Barbara Leoni... les décors sont de Harry Rahamaravishnej (à vos souhaits) et les costumes de Monsieur Grégoire Dastarac, avec l'aimable complicité de Mademoiselle Hélène Merle ».

- Gare au bide, songea Harry, sinon à la veste ! Au moins, je serai chaudement habillé pour le rude hiver qui s'annonce.

Les hasards du calendrier voulurent que le mardi 8 novembre devienne un nœud chronologique dans le projet conçu pour ramener la 6ème Rouge dans le giron scolaire. Ce fameux jour étaient programmés, pratiquement dans la foulée l'un de l'autre, l'heure de vie de classe puis le premier cours particulier de Grégoire.

En butte à des problèmes d'incivilité et de violence, le plus souvent au simple ennui des élèves, l'éducation nationale avait depuis peu introduit, dans les programmes du collège, un temps dévolu à la réflexion collective avec le professeur principal pour réguler le fonctionnement des classes, voire régler les conflits inhérents à tout groupe humain condamné à vivre ensemble. Cette initiative, inspirée d'une foi dans les vertus du dialogue, foi que l'on n'appelait pas encore « démocratie participative », était considérée par ses détracteurs comme une perte de temps, une sorte de vain défouloir servant de réceptacle aux doléances les plus farfelues. Plutôt favorable à cette mesure, Harry s'était toujours senti mal à l'aise pour la mettre en œuvre avec les divisions dont il avait été le PP.

Cette année, le malaise s'était déjà insinué avec une acuité accrue dans cette 6ème Rouge, si peu participative.

L'heure de vie de classe était censée ouverte à tous les sujets, qui intéressaient les élèves et susceptibles de favoriser leur éducation civique. Toutefois, la place du professeur demeurait ambiguë : malgré toutes les circonlocutions d'usage, il devait nécessairement se montrer directif pour leur apprendre les règles du débat, l'écoute et le respect de l'autre ; par ailleurs, il était astreint à la neutralité sous peine de transformer ledit débat en tribune pour endoctriner les enfants.

Pour rien au monde, Harry n'aurait révélé à Hélène Merle sa perplexité face à cet épineux dilemme. La CPE n'aurait pas manqué de se gausser :

- Les barres asymétriques, c'est tellement compliqué, Messieurs, qu'il vaut mieux ne pas vous y aventurer.

Et le professeur de mathématiques ne se sentait pas apte à solliciter une dérogation. À quoi bon argumenter d'ailleurs qu'en alignant un nombre pair de ces agrès réservés à la gent féminine, on finirait par obtenir une symétrie ou une série logique, histoire de raccrocher l'élément masculin à la gymnastique de l'esprit. Pour de telles digressions tirées par les cheveux, on s'exposait à un contre d'Hélène, violent :

- C'est qui celui-là ? Ah oui, le gars qui amuse le mômes le mercredi après-midi chez Médrano...

En matière d'hellénisme, mieux valait donc se limiter à la maïeutique, même si son exercice s'avérait nettement moins praticable en 6ème Rouge que pour amener une personne, diplômée et honorée par les trois degrés de l'enseignement, à opérer un choix pertinent entre « café sucré » ou « bouillon de légumes », à moins que ce ne fût « potage à la tomate » (mais inutile de complexifier exagérément le problème, même sous son aspect le plus simple à régler et considéré comme définitivement résolu).

Aussi pour éviter les sarcasmes et, surtout, pour accroître les chances de réussite du projet, Harry avait demandé à Hélène de participer à la séance de vie de classe en 6ème Rouge. Il pensait ainsi pouvoir prendre du recul et observer plus attentivement les réactions des élèves, en bref faire son miel de toutes les opportunités de les associer à la démarche.

Les premiers pas furent hésitants. De toute évidence, le PP voulait expurger ses interventions de toute connotation moralisatrice. Du coup, sa parole était terne, presque vide. Fort à propos, Hélène prit le relais en provoquant à dessein la classe, sans lui épargner l'énoncé du moindre fait inacceptable qu'elle avait pu relever dans ses comportements depuis la rentrée de septembre.

Foin de la maïeutique, retour à la bonne vieille technique policière du bon et du méchant flics, éprouvée au cours de maints interrogatoires. De quoi faire causer, en attendant l'irruption du troisième limier, celui qui sait lire et écrire pour enregistrer la déposition.

Les langues se délièrent immédiatement. Toutes crièrent à l'injustice. Grégoire demeura en retrait et Harry nota dans un coin de sa mémoire qu'il faudrait lui expliquer ce qui venait de se jouer, quand l'adolescent serait en mesure de l'entendre et de ne plus voir en Hélène l'implacable tortionnaire du veuf et du collégien.

La CPE avait frappé fort et les élèves répondirent du tac au tac. Leurs « c'est pas juste, Madame... » constituaient une saine réaction, qui sortit Harry de son rêve de symétrie et de logique géométrique. Les grands mots avaient été lâchés par les enfants, exprimant leur désir diffus de traiter la délicate question « du juste et de l'injuste ».

Harry ne put s'empêcher d'y voir une analogie avec une expérience récente que son épouse, prof d'histoire au lycée, lui avait donnée à vivre. Un survivant des camps de la mort était venu livrer un témoignage poignant à des élèves de 1ère et de Terminale. Lors de la discussion, un collègue philosophe avait posé une question essentielle : « peut-on encore croire en l'Homme après ça ? »

Il s'était ensuivi un silence, qu'on devinait peuplé d'intelligentes cogitations. Puis l'ancien déporté avait dit sa foi en l'homme et en la vie, une confiance armée de vigilance. Pour lui-même, Harry avait prolongé la question à la manière de Primo Lévy.

- En quoi, moi qui me crois intact moralement, puis-je être porteur d'inhumanité et me prémunir de néfastes passages à l'acte, conscients ou involontaires?

Toute proportion gardée, l'interrogation sur la justice à la mode de la 6ème Rouge n'était pas hors sujet, pour autant que l'on cherchât à s'indigner autant des injustices que l'on inflige à autrui que de celles, insupportables, que l'on subit. Pour autant évidemment que l'on ne s'égarât pas à confondre les victimes et leurs bourreaux.

Par bonheur, la situation en 6ème Rouge était loin d'atteindre de tels sommets de gravité.

Le professeur principal avait alors proposé à chacun de noter au brouillon des exemples de ces deux faces de l'injustice. Les élèves devaient ensuite croiser leurs réponses, par deux d'abord, puis par quatre, enfin par huit. A la fin, les trois groupes ainsi formés avaient communiqué leurs lots d'injustices à l'ensemble de la classe.

Tirant profit des influences anglo-saxonnes sur ses origines pondichériennes, Harry avait fait preuve ensuite d'un remarquable esprit de synthèse pour organiser ces réponses livrées en vrac. Il était parvenu à effectuer un triple constat.

D'abord, il s'avérait difficile de trouver spontanément comment on pouvait se montrer injuste envers autrui. De fait, la liste des injustices subies étaient nettement plus longue que celle des torts causés aux autres. Harry avait dédramatisé cette tendance naturelle des êtres humains à découvrir de bonnes raisons à tous leurs actes, y compris les moins glorieux. Se mettant dans le même sac, il avait avoué n'avoir trouvé à brûle pourpoint que deux mauvais exemples le concernant. Le premier se rapportait au cas de l'un de ses anciens élèves, sur le compte duquel il s'était malencontreusement mépris, en l'accusant à tort de ne pas assez travailler alors que celui-ci accomplissait de réels efforts, malheureusement infructueux. Après avoir obtenu l'accord d'Hélène, il avait exposé le second exemple qui avait trait à la CPE. Jusque là, il considérait que celle-ci ne pouvait pas vraiment connaître les élèves parce qu'elle ne les voyait pas en classe en train d'apprendre. Sa présence d'aujourd'hui en 6ème Rouge et ce qu'elle savait de chacun d'eux contredisaient le jugement péremptoire d'Harry. Celui-ci n'était pas mécontent de l'effet produit. En cédant ainsi le beau rôle à la CPE, il avait fait d'une pierre deux coups : la donner à voir aux élèves sous des atours avantageux, d'une part, et rassurer Hélène quant à l'un des rares aspects de sa personnalité, vis à vis duquel elle était incapable d'exercer son humour pour faire la part des choses, d'autre part

Ensuite, Harry avait essayé de distinguer deux types d'injustices, celles fondées sur l'erreur et les limites de la pensée qu'il ne fallait pas confondre avec les injustices trahissant la mauvaise foi de leurs auteurs.

- En tant que professeur de mathématiques, avait-il ajouté, vous comprendrez facilement que j'aie du mal à supporter les premières. Mais en tant qu'homme, je dois accepter de considérer les secondes comme les plus graves.

Enfin, en s'appuyant sur la relation du juste au vrai établie inconsciemment par les élèves dans leurs réponses, Harry était arrivé à interroger la notion de « bon droit de l'individu ». En l'occurrence, il ressortait que, pour les enfants, le mot « droit » revêtait un sens unique. Leurs «j'ai le droit de », leurs « vous n'avez pas le droit de » étaient assimilables à « j'ai la permission ou non de... ». Dans un tel contexte, il n'y avait nulle surprise à ce que l'adulte soit considéré comme une sorte de personnage omnipotent.

- Ce serait intéressant, avait-il conclu, que l'on creuse ensemble cette idée du droit lors d'une prochaine heure de vie de classe si vous en étiez d'accord.

La séance touchait à sa fin et ne semblait pas avoir été inutile. Hélène, à nouveau fort à propos, ajouta son grain de sel. Elle proposa aux élèves de déterminer, lors d'une prochaine séquence, les affinités électives et les complémentarités fondées sur les compétences scolaires de chacun afin de constituer des équipes cohérentes pour leurs futurs travaux de groupes.

La tension nerveuse associée à l'énergie dépensée pendant cette heure de vie de classe, somme toute bien remplie, était encore forte chez Harry quand il donna son premier cours particulier à Grégoire, le soir. À son tour, celui-ci fut soumis à un rythme intensif : un quart d'heure de calcul mental ; le même temps ensuite pour trier, parmi les erreurs relevées, celles qui présentaient le principal degré de gravité et définir ensemble des procédures pour réviser les tables d'addition, de soustraction et de multiplication ; un problème géométrique en guise de dessert, consistant à reproduire un triangle rectangle (avec compas, puis sans), suivie de la mémorisation de la succession des actions accomplies pour être dorénavant capable de tracer tous les triangles quelles que soient leurs dimensions.

Peu habitué à de tels efforts, Grégoire paraissait exténué à l'issue de ce galop d'essai. Avant de saluer son professeur, il trouva cependant la force de dire :

- M'sieur, c't après-midi, je voulais dire, vous, vous êtes juste.

- Tu crois vraiment ?

- Oui.

- C'est pourtant pas ce que pense mon fils quand je lui interdis de jouer à la Play Station.

- Vous êtes juste, mais vous oubliez rien et vous laissez rien passer...

Grégoire avait fait mouche. Délaissant les influences anglo-saxonnes pour la dominante française de sa personnalité, Harry n'aurait pas tardé à douter de l'intérêt d'analyser avec la 6ème Rouge le sentiment d'injustice qui semblait à la base de ses problèmes. Il aurait fini par croire absurde la tentation de lever l'implicite des comportements de cette classe peu ordinaire. On aurait pu traiter ceux-ci comme passagers et escompter que l'informulé recèle suffisamment de liberté pour continuer de vivre comme si de rien n'était.

En quelques mots, Grégoire venait de balayer la crainte du hors sujet.


*

* *


Il en va des idées préconçues comme de toute habitude. On ne s'en départit jamais aisément. Dès l'origine du projet, Harry avait fait sien l'axiome des petits pas, des changements infimes qui, par accumulation, provoquent de grands effets. Il n'en démordit pas. Cinq mois après le lancement de l'opération « survie pédagogique en 6ème Rouge », une métamorphose s'était accomplie sans que le professeur principal soit capable d'en expliquer exactement les causes. Lorsqu'il jetait un coup d'œil dans le rétro, qu'il relisait son « livre de raison » rédigé à partir des évaluations effectuées avec ses collègues, il n'apercevait plus qu'une suite floue d'événements.

Peut-être réside là le caractère indicible de toute expérience pédagogique, réussie ou ratée. Inénarrable, autrement qu'à travers des propos généraux d'une telle banalité que tout le monde éprouve le sentiment de s'y reconnaître. Car les mots manquent, ou plutôt s'avèrent insuffisants, pour rendre compte de ce qui se trame dans ce lieu secret que constitue une salle de classe.

En fouillant sa mémoire, Harry ne parvenait qu'à incruster dans son esprit des certitudes, relevant davantage du credo que de l'assertion démontrable. Un comble pour un matheux ! Pour lui, seuls émergeaient des instantanés fugaces, particulièrement significatifs de ce qui s'était passé. Ces conséquences, outrageusement perceptibles, rendaient invisible la mystérieuse alchimie les ayant produites.

Condamné à croire, Harry s'efforçait donc de le faire intelligemment, sinon intelligiblement.

Au niveau de la classe entière, il attribuait l'amélioration au processus entamé dès l'heure de vie de classe du mardi 8 novembre. L'introspection collective avait engendré une modification du regard porté par les élèves sur le collège. En retour, les profs avaient vu ceux-ci plus positivement, ce qui transparaissait jusque dans leurs remarques les plus anodines. Tout à coup, de façon spectaculaire, l'image de tous s'en était trouvée rehaussée, ouvrant ainsi la voie à toutes les prises de risque, essentielles pour apprendre. Se sachant bien considéré, chaque enfant ne craignait plus le ridicule de se tromper, de prendre la parole, de se dire intéressé par ce qui se passait à Malraux.

De facto, la disparition de la hantise de « se taper la wouelle » instaura une tout autre atmosphère dans la classe. On pouvait y exprimer des avis différents, sans être humilié quand on était minoritaire, sans être menacé quand on ne disposait pas des moyens physiques de défendre ses idées.

Le slogan « dédramatiser l'erreur », en bonne place lors de la réunion de crise d'octobre précédent, avait trouvé un débouché concret en 6ème Rouge. Ô bien sûr, il fallut en passer par le stade des bonnes intentions et de la docilité enfantines. Un temps, on n'échappa pas aux « j'ai le droit de me tromper... », dont la redondance fataliste survalorisait l'erreur et rendait quasiment caduc tout effort pour la corriger. Mais le dispositif, rebaptisé par les enfants eux-mêmes « Soigne ta moyenne », était venu y mettre un holà salutaire. Aussi bien les collégiens finirent par considérer qu'il n'y avait pas offense à chercher à réussir, dès la première tentative, ce que l'on avait la faculté de réaliser à la longue.

Tous profitèrent de l'opportunité qui leur était offerte de « se rattraper », ce qui permit au PP d'étayer à cette aune son parti pris d'éducabilité. Et bien que l'essentiel ne fût pas là, la progression de chacun put être quantifiée en notes sonnantes et trébuchantes, ce qui fut très bien accueilli par les parents d'élèves au cours de leur réception au collège pour la traditionnelle rencontre parents-profs coïncidant avec la remise du premier bulletin trimestriel.

En théoricien avisé, le principal trouva là l'occasion de donner une nouvelle jeunesse à la « culture de l'évaluation » qu'il était chargé de répandre au sein de la communauté éducative, conformément aux instructions officielles. De la sorte, les progrès, réalisés ou attendus, étaient nettement plus palpables pour les élèves que sous la forme usuelle de sigles abscons, « A, NA, ECA », signifiant « Acquis, Non Acquis, En Cours d'Acquisition » dans les grilles d'évaluation classiques.

Monsieur Tirbeuf, qui se targuait de gratouiller trois accords avec une guitare, avait dit à propos de ce langage ésotérique, dans l'indifférence générale et sous le contrôle obligé de la professeure de musique, charmante au demeurant :

- Je peux espérer jouer un jour comme Paco de Lucia puisque, dans ce domaine, on a bien voulu consentir à cocher pour moi la case « en cours d'acquisition »... Une compétence au long cours, évidemment.

Pour sa part, Grégoire ne fut pas le dernier à avoir trouvé des bienfaits à cette nouvelle donne. Le rapport serein et confiant, récemment instauré en 6ème Rouge, et sa propre remise au travail, générée par les cours intensifs dispensés par Harry, provoquèrent des résultats rapides. Après quelques semaines, ce dernier eut pourtant la désagréable impression d'avoir atteint un palier infranchissable. La routine et la fatigue aidant, l'élève butait sur ces satanées fractions, que le professeur venait d'aborder avec lui.

Un incident, absolument étranger aux mathématiques, vint alors le rassurer quant à l'évolution de son protégé. Un soir de leçons particulières, celui-ci prit un air piteux pour annoncer :

- Monsieur, je dois vous dire que j'ai fait une grosse bêtise aujourd'hui.

Sentant Grégoire au bord des larmes, Harry l'encouragea à poursuivre.

- C'est Mickaël Loiseau. Il m'a traité.

- Il t'a insulté ?

- Oui, il se moquait de moi. « Dastarac et la grosse Magalie », il arrêtait pas de dire...

- Je ne comprends pas la blague, si c'en est une.

- Vous connaissez pas la Star Ac', M'sieur ?

- Non et je t'avoue que ça ne me manque pas. Surtout si ça devient un prétexte pour se battre.

- Ben, Loiseau, il a rabaissé mon nom. Moi, c'est Dastarac et comme à la télé, 'y a cette chanteuse, Magalie, qui est un peu grosse, il en profite pour se foutre de moi. Je lui ai demandé d'arrêter, mais il a continué. Alors je lui ai foutu un pain.

Grégoire ne put réprimer un sanglot, avant d'ajouter :

- Bien sûr, il a couru chialer chez Madame Merle. Je me suis pris trois heures de colle et elle m'a dit qu'elle allait vous en parler, comme si elle était contente de m'enfoncer.